Abstract:
The paper contextualizes the issue of human impact on the environment taking one of the streets of Bujumbura in Burundi as case study. The environment complains! To respond to such complaint, we must rethink ourselves as participants of the mystery of the environment. After analysing the concepts of poverty-in-prosperity and prosperity-in-poverty, the paper suggests that we need to recover our ontological identity and density. This requires three main things to be dealt with. The first is to rethinking our whole anthropology. In effect, both the current state of poverty and prosperity shows that we are disconnected from human and moral values, hence neglect to undertake our responsibility. The second aspect is the human interaction with the environment which never follows the rules of equity. This brings us back to the false belief inherited from the enlightenment philosophy about the domination of the human being over nature.[1] The lack of respect to nature leads to the lack of respect to the human being. This was the very claim of Adorno and Horkheimer about the disenchantment of reason; reason having become irrational in three respects: Domination of nature by human beings, Domination of nature within the human being, and, in both of these forms of domination, domination of some people over others. Hence the need to reconsider our responsibility to make creation good and beautiful as God made it right from the beginning when God created the world. The third is to rethink interhuman justice and justice with the environment and in the process, face the issue of the ecological debt. The ecological debt is the very symbol of the solidarity and reciprocity between humans on the one hand and between humans and our common home on the other hand. To recognize the ecological debt is a way to rebuilt justice between humans and between humans and the environment. The paper concludes with an eye-bird view of the content of the volume.
[1]Ici je me réfère à l’Ecole de Frankfurt dont Théodor Adorno, Max Horkheimer, Erick Fromm et Jürgen Habermas sont des figures représentatives. Je reviendrai à la Dialectique de la Raison d’Adorno et de Horkheimer plus tard
- Introduction
Cet article éditorial comporte trois points importants. Dans le premier point nous essayons de contextualiser la question de l’impact de l’être humain sur son environnement. Nous utilisons le cas de ce qui se passe dans une des rues de Bujumbura, au Burundi. Dans le deuxième point, nous tentons de répondre à la plainte de l’environnement notamment en repensant l’anthropologie. En effet, que ce soit dans la pauvreté, que ce soit dans la prospérité, l’être humain semble s’être décroché de ses valeurs humaines et morales, en fait, de son humanité. Notre suggestion est qu’il faut retrouver son identité et sa densité ontologiques comme humain. Dans le troisième point, nous faisons un survol panoramique du contenu de cet article.
- Contextualisation de la question de l’environnement
L’idée de faire cette réflexion m’est venue de deux sources. La première source est un fait qui m’a frappé en observant ce qui se passe dans une des rues (plutôt chaussé) respectueuses de Bujumbura pendant le temps de sport surtout les samedis et les dimanches. Il s’agit des gens de toutes classes qui mangent la canne à sucre pendant le temps de sport et qui crachent les déchets en pleine route sans souci ! Cet état de chose m’a ouvert les yeux sur un autre phénomène global qui m’a interpellé plutôt moins : celui de jeter les bouteilles plastiques vides et d’autres plastiques, des déchets de nourriture, etc n’importe où et n’importe comment. Ces déchets dont les caniveaux se remplissent, finissent par les boucher et empêcher l’eau de pluie de couler normalement. La conséquence est un environnement insalubre surtout pendant la saison des pluies.
A côté de ce phénomène, il y a un autre, celui des vendeurs sur la même rue où l’observation a été faite. La Mairie a construit des allées pavées pour les piétons pour moderniser la ville. Ces allées sont occupées par des vendeur(ses) de cannes à sucre et d’autres fruits surtout des bananes. Ainsi, ces vendeurs (ses) privent les piétons de leur droit de marcher dans la partie de la route qui leur est réservé ; tout en manifestant, eux, aussi leur droit de « dire non » à la pauvreté qui les assaillent terriblement. Appelons, prospérité dans la pauvreté. A côté de ces vendeurs(ses), il y a des mendiantes, des vieilles, des mamans avec de petits enfants que la pauvreté a jeté dans le milieu urbain. Probablement, elles ont fui le milieu rural devenu économiquement pauvre ; mais aussi humainement pauvre suite à la détérioration du tissu familial traditionnel. Appelons cela la prospérité de la pauvreté !
Les deux phénomènes m’ont posé des questions. S’agit-il d’une simple mentalité qu’il faut changer ou s’agit-il d’une pauvreté anthropologique qui doit subir une mutation fondamentale par un programme d’« ajustement culturel » pour reprendre l’expression Daniel Etounga Mangellé?(Manguelle, 1991). S’agirait-il d’un problème de perte de valeurs fondamentales des Burundais qui nous enjoignent de ne pas manger n’importe où et n’importe comment ; de respecter et d’aider les personnes âgées surtout ses parents et parentés ? S’agit-il d’une question de gouvernance de la cité qui impliquerait de mettre en place une politique de propreté de la ville et des mécanismes de suivi ? S’agit-il d’un problème général de la pauvreté à différents niveaux dont la lutte doit impliquer tout le monde incluant un partenariat local et global ? Par où donc commencer pour avoir un environnement salubre ? Par où commencer pour résoudre la question de la pauvreté qui appauvrit l’environnement et l’être humain dans son environnement ?
La deuxième source est l’initiative mondiale de l’Organisation des Nations Unies (ONU) dont l’objectif est de soutenir les efforts nationaux d’intégration des liens entre pauvreté́ et environnement dans la planification du développement national. Il s’agit de l’Initiative Pauvreté́-Environnement (IPE) du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). Cette initiative Pauvreté-environnement offre une assistance technique et financière aux partenaires gouvernementaux pour mettre en place des programmes de renforcement des institutions et des capacités, et la mise en œuvre des activités pour faire face aux problèmes particuliers suscités par l’articulation pauvreté-environnement. Cette initiative interpelle-t-elle le Burundi ? Le Burundi en demande-t-il, en bénéficie-t-il ? Quelle partenariat local et global faire pour bénéficier d’une telle initiative ? [1]
Michael Goujon faisait cette observation pertinente qui va dans le sens de ma double observation :
La situation de pauvreté implique une plus grande vulnérabilité du pays et de sa population à la dégradation de l’environnement et au réchauffement climatique, ainsi qu’une plus faible résilience ou capacité d’adaptation à la fois financière et technique. Certains pays ou territoires pourraient donc être pris dans une « trappe» où pauvreté (ou appauvrissement) et dégradation de l’environnement se nourrissent mutuellement(Goujon, 2017, p. 52).
Cette réflexion préliminaire cadre bien avec le thème de ce volume, « Regards sur l’environnement : pollution, pauvreté et prospérité. La prospérité comme la pauvreté affecte l’environnement. La pauvreté tout comme la prospérité nous exigent de plus en plus de tourner un regard sur nous-mêmes afin de faire tout « un procès d’humanisation de l’agir humain » pour reprendre les mots de l’Ethique de la responsabilité de René Simon (Simon, 1993). L’objectif de ce procès est d’aider l’être humain à retrouver son identité et sa densité ontologiques.
Selon André Beauchamps, la crise de l’environnement est la crise du développement et de la croissance humaine, et plus généralement, une crise de la civilisation humaine (Beauchamps, 1993, p. 51). Comment répondre aux besoins de notre bien être sans affecter notre environnement ? Comment lutter contre la pauvreté tout en évitant l’appauvrissement de l’environnement ? Plus globalement, comment prospérer économiquement sans polluer, sans affecter négativement l’environnement ? Comment prospérer sans épuiser les ressources dont les générations futures auront aussi besoin pour survivre ? Quelle est la part de responsabilité de l’être humain dans la dégradation de l’environnement ? Comment préserver certaines espèces de la flore et de la faune du danger de disparition ? Quel style de vie adopter pour plus d’harmonie dans l’environnement ? Quelle éthique pour l’environnement ?Ces questions ne sont pas si faciles à répondre. Elles sont entourées d’un certain mystère qui exige de nous participation et notre engagement permanents.
- Participation au mystère de l’environnement
En quoi pourrait consister notre participation au mystère de l’environnement ? Trois choses me paraissent urgentes pour initier un nouveau départ : Il faut repenser notre anthropologie, notre relation avec l’environnement, ainsi que la justice interhumaine et justice avec l’environnement.
- Repenser notre anthropologie
Nous l’avons déjà noté ! La crise de l’environnement est une crise humaine de prime abord, « un problème social qui est intimement lié à la dignité de la vie humaine » (Pape, François, 2023). L’être humain semble avoir perdu le sens de lui-même. Dans les deux phénomènes déjà soulignés au début, l’être humain a décroché de lui-même et de valeurs humaines et morales en priorisant la production et la consommation sans se soucier de leurs effets sur lui-même et sur l’environnement. D’autre part, l’être humain combat la pauvreté sans beaucoup se soucier de son effet sur la dégradation de l’environnement. Il y a donc deux niveaux de considération, notamment, l’être humain dans l’univers de la prospérité et l’être humain dans l’univers de la pauvreté. Je fais cette distinction avec la conviction que dans la prospérité il y a une certaine pauvreté, ce que je peux appeler une prospérité appauvrissante. Jésus a bien capté cette prospérité appauvrissante quand il dit : « Et que servirait-il à un homme de gagner le monde entier, s'il perdait son âme ? ou, que donnerait l’homme qui est la valeur de sa vie (Mt 16, 26)? De l’autre côté de l’envers, dans la pauvreté il y a aussi une certaine prospérité, ce que nous pouvons appeler la prospérité dans la pauvreté comme nous l’avons déjà en haut. Ces deux aspects ne sont pas des statuts ontologiques de l’être humain.
Je me concentre ici sur la prospérité appauvrissante. Ce type de prospérité se situe au niveau de l’attitude face à la responsabilité. Nul doute que la prospérité économique a des effets positifs dans la vie humaine et au monde qui l’entoure. En fait, elle est le signe de l’auto-transcendance humaine, l’être humain étant toujours en quête d’être plus, de valoir plus et d’être plus. Cependant, cette même prospérité a des effets néfastes sur l’environnement en termes de déplétion des ressources non renouvelables, l’usage des ressources naturelles sans donner à la terre le temps de se régénérer ou sans penser aux générations futures, ainsi que la pollution conséquente(Nürnberger, 1999). La déplétion inclue non seulement l’épuisement des ressources non renouvelables, mais aussi la disparition de certaines forêts qui ont pris beaucoup de temps à se constituer et pourraient absorber un certain taux des gaz qui sont à la base du réchauffement climatique, sans oublier la disparition de certaines espèces de la faune et de la flore. La pollution quant à elle, est le résultat de l’activité industrielle, même si ce ne pas exclusivement. En effet, il a été établi que les émissions des gaz à effet de serre ont commencé à augmenter avec le développement industriel et, donc, un nouveau regard sur l’environnement.
Le pape François a observé qu’au moment où il écrivait Laudato Si en 2013, les émissions du dioxyde de carbone atteignaient le taux de 400ppm. Ce taux était de 423ppm en juin 2023, c’est-à-dire dix ans après. Il montre que 42% du total des émissions nettes produites depuis 1850 l’ont été après 1990. Or c’est à cette époque que l’être humain se considérer comme souverain en se débarrassant des contraintes extérieures de la loi divine (réaction contre l’éthique chrétienne), la téléologie naturelle (réaction contre la morale traditionnelle de la vertu), l’autorité hiérarchique (essor de la démocratie constitutionnelle). Désormais l’être humain se considère souverain non seulement à la société dont il est le fondateur, mais aussi l’environnement qu’il domine en l’utilisant pour les ressources qui lui assurent le pouvoir économique et politique(MacIntyre, 1982). Ailleurs je parle bien de la perte de la densité ontologique de la vie organique de l’individu et de la société(Ntibagirirwa, 2004, pp. 21-22).
Dans le cas plus local que j’ai décrit, ceux qui crachent les déchets de la canne à sucre dans la rue dont j’ai parlé, sont ceux qui peuvent acheter : une bouteille d’eau ou de jus à la main, un sachet plastique de canne à sucre dans l’autre ajoute une valeur à son sport. Manger et boire pendant le sport sont devenues est un signe de bonne santé physique et de bien-être. Mais le problème est que ces déchets de canne à sucre et les bouteilles plastiques finissent tous dans les caniveaux qui sont destinés à évacuer les eaux pluviales. Et quand ces eaux dévient de leurs voies, elles détruisent les maisons des gens et les routes qui ont coûté très cher au pays. A qui la faute ? A qui la responsabilité ?
Dans les deux cas, nous sommes devant une question de la responsabilité humaine. Il y a quelque part le refus d’assumer la responsabilité. Dans son exhortation Laudato Deum, le pape a pointé du doigt les pays riches qui simplifient la réalité en attribuant la responsabilité de la pollution aux pauvres parce qu’ils ont beaucoup d’enfants. Ils cherchent à résoudre le problème en mutilant les femmes des pays les moins développés. Or, poursuit le pape, un faible pourcentage des plus riches de la planète pollue plus que les 50% plus pauvres de la population mondiale (LD, 9).
Dans le cas de Bujumbura, ceux qui salissent la rue en question se plaignent de l’insalubrité de la ville, rejetant le tort à la gouvernance de la ville. Ils n’assument pas la responsabilité en blâmant les autorités et en les accusant de négliger la propreté de la ville. En n’assumant pas leur responsabilité, ils perdent aussi l’identité et densité ontologiques de leur être comme humains.
Un autre lieu de perte de l’identité et la densité ontologiques de l’être humain au plus haut niveau, c’est la culture technocratique qui tend à dépasser le pouvoir de l’être humain. Dans son Encyclique Laudato Si dont la réflexion est poursuivie dans Laudato Deum, le pape François parle du « paradigme technocratique qui est derrière le processus actuel de la dégradation de l’environnement » (LD 20). Il condamne « la manière dont l’humanité a assumé la technologie et son développement avec un paradigme homogène et unidimensionnel »(Pape, François, 2013, 106). Il y a deux problèmes qui sont démarqués ici.
Le premier problème est celui du paradigme technocratique lui-même. Il pousse à penser comme si la réalité, le bien et la vérité surgissent spontanément du pouvoir technologique et économique lui-même avec comme conséquence, l’idée que la croissance est infinie et illimitée. Les récentes avancées qui ont débouché sur l’intelligence artificielle et les innovations technologiques alimentent l’idée du pouvoir sans limite de la technologie qui peut aller jusqu’à dépasser l’être humain. L’implication est que, dépassé par les moyens par lesquels il s’autotranscende, l’être humain risque de se sentir écrasé jusqu’à perdre l’estime de soi. Ainsi en est-il du citadin qui se déshumanise par les moyens supposés lui offrir une bonne santé physique et le bien-être : un sachet de canne à sucre dans une main et une bouteille d’eau ou de jus dans l’autre, sans oublier des écouteurs bluetooth dans les oreilles connectés à un téléphone androide dans une poche quelque part!
Le deuxième problème est le pouvoir propre de l’être humain. Malgré la crainte de voir l’être humain dépassé, le pouvoir technologique accroit au-delà de l’imaginable le pouvoir de l’être humain. Face à ce pouvoir, la réalité non humaine est une simple ressource à son service. Or les ressources naturelles qui alimentent la technologie comme le lithium ne sont pas illimités ! Pourtant les capacités accrues de la technologie donnent à ceux qui ont la connaissance et le pouvoir d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier, eux-mêmes inclus (Cf. LD, 21-24).
Si j’emprunte la ligne de l’école de philosophie de Frankfort, le pouvoir technologique qui accroit le pouvoir de l’être humain vient de la raison humaine. Cette raison est devenue déraison, irrationnelle ; c’est-à-dire une raison instrumentalisée. Or la raison instrumentalisée peut augmenter le pouvoir, mais cette augmentation n’est pas un progrès pour l’humanité. En effet, un tel pouvoir finit dans des technologies comme celles qui ont décimé des populations, des armes de destructions massives, la destruction et la destructuration de l’environnement, des expérimentations qui ont débouché sur de nouvelles maladies, etc. C’est toute la problèmatique de la domination dont parlent Théodor Adorno et Marx Horkheimer[2]. Aujourd’hui l’être humain se laisse même dominer par ce qu’il possède et ce qu’il consomme ! réprimer
En fin de compte, comme le Pape François l’affirme, l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en termes de responsabilité, en termes de valeurs et de conscience. Plus fondamentalement, ce déficit de responsabilité est la conséquence du manque d’éthique solide, une culture et une spiritualité qui devrait encadrer le progrès de l’être humain et de la technologie. Il s’agit de la décroissance de la densité antologique de l’être humain. L’homme est nu, exposé à son propre pouvoir toujours grandissance, sans avoir des éléments pour le contrôler. La solution se trouverait dans une nouvelle approche à l’environnement
- Repenser notre interaction avec l’environnement
Selon Faustin Nyombayire, l’humanisme des lumières, uni à une science triomphante, est dans une toute puissance face à la nature. Mais, du manque de respect de la nature, on arrive vite au manque de respect de l’homme (Nyombayire, 2021, p. 205). L’idée de Nyombayire rejoint les affirmations du Pape François dans son encyclique, Laudato Si. Le Pape François parle bien de la « maison commune ». Dans cette maison commune, l’interaction entre l’homme et l’environnement ne suit pas toujours les règles de l’équité. Nous pouvons le voir dans la description des dégâts que nous causons à cette maison commune par « l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle » :
Nous avons grandi en pensant que nous étions ses propriétaires et ses dominateurs, autorisés à l’exploiter. La violence qu’il y a dans le cœur humain blessé par le péché se manifeste aussi à travers les symptômes de maladie que nous observons dans le sol, dans l’eau, dans l’air et dans les êtres vivants. C’est pourquoi, parmi les pauvres les plus abandonnés et maltraités, se trouve notre terre opprimée et dévastée, … Nous oublions que nous-mêmes, nous sommes poussière (LS, 2).
La question est alors comment renverser cette situation. Il faut repenser notre interaction avec l’environnement. Mais peut-on repenser cette interaction sans retrouver notre identité créaturelle ! Aristide Bassé nous donne une réponse intéressante. Il dit : « Quand Dieu travaille, il crée. Et quand il crée il travaille… A la fin de son travail de la création, il vit que ce qu’il avait fait était très bon ! L’homme doit faire de même. »(Bassé, 2018, p. 113). Il s’agit de l’obligation morale de maintenir la bonté et la beauté de l’environnement tel que Dieu l’a voulu.
- Repenser la justice interhumaine et la justice avec l’environnement : faire face à la dette écologique
Le concept qui capte bien le besoin de la justice interhumaine et la justice avec l’environnement est celui de la dette écologique. Il s’agit d’une dette non monétaire, mais plutôt une dette relationnelle, relation avec les autres humains et relation avec l’environnement. Et comme le dit Géneviève Azam, la dette écologique est « le symbole d’une forme de solidarité et de réciprocité entre les humains d’une part, entre les humains et la terre d’autre part »(Azam, 2013, pp. 31-32). Plus précisément, la dette écologique est entre les humains et entre les sociétés, mais dépasse les relations humaines pour inclure la dette des sociétés et des humains vis-à-vis de la Terre et des écosystèmes.
La plupart des gens retracent l’histoire du terme en 1990(Pouchain, 2014). Ils se réfèrent, notamment, aux luttes menées en Amérique Latine contre les spoliations de terres, la pollution et l’exploitation naturel organisées par les pays développés. Selon Julien Vincent, le terme « dette écologique » est né lors de la troisième conférence des Nations Unies sur les femmes, organisée à Nairobi, au Kenya, en 1985. Eva Quistorp l’aurait utilisé au moment où la crise de la dette des pays en développement frappait de toute part(Vincent, 2024)et dont l’origine remonte dans les années 1970/1980.
Qu’est-ce que donc la dette écologique ? Dans les termes simples, la dette écologique est l’ensemble des atteintes aux milieux naturels et humains exercées par des humains. Et comme le dit pertinemment le Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CATDM), la dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation(Geoffroy, 2016).
Il y a trois dimensions qui convergent toutes à la justice interhumaine et la justice avec l’environnement(Pouchain, 2014). La première dimension est spatiale ou géographique. La dette écologique renvoie à la dette que les pays riches doivent aux pays pauvres. Les pays riches se seraient développés en pillant ou en sous-payant les ressources naturelles des pays en développement. Les pays riches sont redevables aux pays en développement. La deuxième dimension est temporelle.En parlant de développement durable, nous avons l’habitude de nous référer à la responsabilité humaine à l'égard des générations futures. La logique de la dette écologique est plutôt le contraire ! Elle renvoie à l'idée d'une dette que les générations passées doivent aux générations présentes. Les générations passées seraient responsables de leur mauvaise gestion des ressources naturelles qu’ils auraient surexploitées et remonte à la période de la révolution industrielle au 19ème siècle.
La troisième dimension est socio-éthique. La dette écologique nous réfère à l'idée d'une dette que les gens du passé ont accumulé à l'égard de la nature. Cela peut se voir dans le cas de l'évolution de l’empreinte écologique. Il s’agit donc d’une question de rapport notamment, le rapport à la nature dont se préoccupe l’éthique environnementale ; rapport entre les pays développés et les pays en développement dont se préoccupe la justice sociale ; et enfin, le rapport entre notre génération et les générations passées et futures qui est le champ de la justice intergénérationnelle.
La question qui se pose est celle-ci : quelle justice ? Selon Pouchain, la dette écologique peut servir d’argument pour annuler la dette financière des pays en développement. Une sorte de compensation. Il s’agit d’une dette morale de la domination économique des pays industrialisés. Il y a donc un lien entre la dette écologique et la dette économique/financière. Ainsi le discours de la dette écologique a servi à lutter contre le fardeau des dettes financières qui pesait sur les pays en développement. La question de la justice économique serait ainsi résolue par la justice écologique. Mais derrière cette résolution se trouve la contestation contre les inégalités dans l’ordre du monde et contre la dégradation de l’environnement caractéristique d’un échange écologique inégale(Candiago, 2018). Sur cette base, le Burundi comme pays en développement pourrait se référer à la dette écologique pour avoir accès aux financement nécessaires pour répondre à la pauvreté de ces petit€ vendeurs/ses qui font des pistes pavées des piétons leur marché ainsi que ces vulnérables qui ont besoin d’un appui social.
Cependant, nous savons bien que le problème la dette écologique ne peut pas être annulée sur base des décisions politiques aux implications économiques. En effet, contrairement à la dette financière, la dette écologique est irréversible. Au-delà des créances entre les sociétés et les humains qui impliquent la justice sociale, il y a la dette écologique dont le créancier est et restera toujours la biosphère. La dette écologique ne peut être liquidée (Azam, 2013, p. 33). En conséquence, il est impossible de faire justice aux destructions définitives de l’environnement et à l’épuisement des ressources non renouvelables.
Néanmoins, la reconnaissance de la dette écologique est une voie pour établir la justice sociale entre les humains d’une part ; et d’autre part, même si elle ne peut pas être liquidée, la prise de conscience de ce fait pourrait pousser les gens à être plus humain, donc plus redevable et plus responsable. Telle serait peut-être la reconquête de notre texture ontologique, notre humanité à reverser dans le monde de nos semblables et dans le monde de la maison commune.
C’est sur cette note que je propose un aperçu du contenu de ce volume.
- Aperçu panoramique du volume
Cet article éditorial donne un ton et un cadre dans lesquels les différents articles peuvent être lus et compris.
Dans Repenser l’anthropologie pour une environnement harmonieux, Symphorien Uwimana éclaire la question du fondement anthropologique pour un environnement harmonieux. Il nous appelle à repenser cette anthropologie dans une perspective théologique. Cela suppose repenser le concept de l’être humain non pas avec les lunettes de la crise économique, mais celles de la responsabilité que nous en prenons. Cette responsabilité doit être compris comme une participation de l’être humain à la mission de Jésus comme image parfaite de Dieu.
Dans La gouvernance de l'environnement : quelles appréciations des instruments internationaux, Mathias Kinezero éclaire le concept de l'environnement ainsi que le suivi et la mise en œuvre des principales conventions internationales de protection de l'environnement. Il soutient que ces conventions internationales sont porteuses d’une dimension de "développement et de lutte contre la pauvreté". Elles offrent des chances réelles aux pays en développement pour mieux gérer leurs ressources naturelles et contribuer ainsi à la protection de l’environnement au niveau mondial. Malgré certaines limitations, cette situation a motivé les pays en développement à ratifier ces conventions et les mettre en œuvre. Cependant, certaines Conventions sont entravées par d'autres organisations et accords qui ont leurs propres objectifs, règles et processus. Kinezero propose des perspectives de sortie.
Dans La protection des espèces menacées d’extinction en Afrique Centrale, Stanislas Nzitoukoulou soutient que la protection des aires protégées par le droit de l’environnement repose sur le double volet normatif et institutionnel. Des nombreux instruments contiennent des dispositions pour nous aider à ne pas porter atteinte aux espèces et écosystèmes, d’autres définissent la nature de la responsabilité en cas de dommage et de préjudice écologique. Malgré cette haie de normes internationales, régionales et nationales, la protection des aires protégées est loin d’être effective au regard de l’impact néfaste des activités humaines sur l’écosystème. Plus d’efforts accompagnés de volonté politique s’imposent !
Dans Les perceptions du paludisme comme facteurs socio-anthroplogiques influents sur l’itinéraire thérapeutique des patients adultes au Burundi,Rosette Minanitraite de la question dupaludisme ; une maladie endémique bien connue au Burundi. Minani recourt à une analyse mixte exploratoire et montre qu’au Burundi, la perception du paludisme et la recherche de soins sont complexes. Elle affirme que l’origine des causes du paludisme est liée à l’anthropo-morphologie et à l’amphibologie. Les burundais recourent à des soins et à des lieux différents. Elle suggère que pour une meilleure prise en charge de cette maladie, le gouvernement à travers le ministère de la santé de veiller à prendre en considération ces perceptions. Les institutions sanitaires et la population doivent collaborer dans la lutte contre cette endémie. La question de l’environnement est posée dans ces mêmes termes.
Dans « Laudate Deum » : une lecture anthropologique et éthique, Symphorien Ntibagirirwa circonscrit le contexte de l’exhortation Laudate Deum(LD) et démarque ses grandes lignes. Glissant entre les lignes, il emprunte deux voies de lecture pour en décortiquer la substance, à savoir la perspective anthropologique et la perspective éthique. D’un point de vue anthropologique, LD appelle l’être humain à retrouver sa place première dans le cosmos. D’un point de vue éthique, LD appelle l’être humain à retrouver une éthique solide sans laquelle il serait caractérisé par un déficit du sens de responsabilité. Cette éthique de la responsabilité doit être le guide de la politique internationale et de la recherche du bien commun pour mieux gérer la crise de l’environnement et lutter contre le réchauffement climatique.
Enfin, dans la chronique qui porte sur la Déclaration Fiducia supplicans et le communiqué du dicastère pour la doctrine de la foi,Ignace Berten, s’interroge sur la temporalité de la Déclaration, la gouvernance du Pape François, les raisons des multiples oppositions au document, sur ses ambiguïtés et contradictions, ainsi que les questions théologiques et pastorales qu’elle pose. Berten ouvre nos yeux sur les grands enjeux de la déclaration notamment, un enjeu ecclésial qui exigerait de balancer entre le pluralisme, la cohésion et la communion dans l’Eglise d’une part, et d’autre part, l’enjeu doctrinal qui exigerait de repenser la doctrine morale de la sexualité et la théologie du corps.
C’est sur ces lignes que je vous souhaite une bonne lecture !
[1]Je suis conscient que le langage de la dépendance est de plus en plus en train de perdre du terrain en même temps que ces peuples des pays en développement sont en train de rassembler leurs énergies intérieures pour plus d’estime de soi économique. Cette nouvelle donne ne veut pas dire que la solidarité et le partenariat internationaux n’ont pas de signification morale dans le contexte de l’indépendance économique.
[2]Théodor Adorno parle de trois formes de domination aveugle. La première estla domination de la nature externe, c’est-à-dire l'environnement. Pour assurer sa survie, l'être humain a développé des outils, la rationalité et la technique afin de se protéger, exploiter et maîtriser cette nature. En conséquence, le processus de conquête de la nature transforme l'environnement en une sorte de magasin de ressources exploitable à dessein et sans dessein. D’où le drame écologique. La deuxième forme est la domination de la nature interne. Il s’agit d’essayer de dominer son intériorité. En effet, pour pouvoir maîtrise la nature externe et s'intégrer dans la société, l'être humain doit étouffer sa "nature interne" qui inclue ses désirs, ses émotions et ses pulsions. La troisième forme est la domination sociale. Ayant soumis la nature externe et interne, les humains se retournent contre les humains eux-mêmes dans une société dominée par le capitalisme. La domination sociale est exercée par des institutions impersonnelles notamment l'industrie culturelle (médias de masse, aujourd’hui on pourrait parler des médias sociaux et le divertissement standardisé). En conséquence, les esprits sont standardisés, les individus sont rendus dociles et tombent dans le conformisme qui tue tout esprit critique. A voir de près,la domination de la nature externe (technique et industrie) est inséparable de la domination sociale (discipline et soumission), elle-même mère d’une domination de la nature interne (maîtrise de soi et auto-répression) qui engendre cette perte de sens et de liberté chez l’individu. L’autorité intériorisée se transforme dès lors en processus d’auto-aliénation (Adorno & Max Horkheimer, 1974) :
Référence Bibliographique:
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Candiago, N. (2018). La dette écologique en droit public. La Rochelle: Université de La Rochelle.
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