REPENSER L’ANTHROPOLOGIE POUR UN ENVIRONNEMENT HARMONIEUX

Abstract: 

Thispaper focuseson the anthropological foundationof environment.It aims at buildinga harmonious environment. First of all, it argues for theneed to rethink this anthropology from a theological perspective. Theobjective isto rethink the concept of humanity not from   economic crisis,but from the accountability for this very crisis which is universally worrisome. Thisultimate purpose opensthe gateto solutions toenvironmental conundrum in a society thatlongs forthe achievement ofexistential harmony. Thus, with this preoccupation in mind, the paper analyses the relations between nature, human being and God the Creator withthe missionthathuman being has got from God who created him in his own image and likeness. This paperanalyses Molinié’s reflections on the works of Maxim,the Confessor on a harmonious environment so far as they guidethe understanding of humancommitmentbefore the Creator and environment itself.  Therefore,human responsibility should beunderstood as participation in the mission of Jesus as the perfect image of God. Thisparticipation isbring allhumanityto feel the concern fora harmonious environment in a way that make them to work for it.

1.Introduction : la question dans son contexte

Voici une tâche qui vient pour réveiller notre désir de vivre sur cette terre dans une harmonie existentielle : repenser l’anthropologie. Il n’est plus un secret pour personne, notre terre vit une crise écologique sans précédent. Des efforts sont fournis et consentis ici et là pour apporter des contributions pouvant aider dans la gestion de cette crise. Devant un tel défi, force est de constater « la préoccupation d’unir la famille humaine dans une recherche d’un développement durable et intégral, car nous savons que les choses peuvent changer » (François, 2015, n. 13). C’est dans ce cadre de réflexion que je me permets de contribuer à repenser l’anthropologie, cette fois-ci de manière théologique. Il s’agit de repenser l’humain[1] non pas préalablement à partir de son milieu en crise écologique mais plutôt de le repenser dans sa responsabilité vis-à-vis de cette crise qui prend de plus en plus d’ampleur cosmique effrayante.

Pour y parvenir, je me permets de parcourir un chemin qui va du rapport entre l’humain, la nature et le Créateur (I), au cours duquel nous revisitons la création et ce que le Créateur a fait de son propre chef, à la venue de Celui qui donne la vraie image de l’humain (III) en passant par la mission que l’humain a reçue du Créateur et sa déchéance (II). Ainsi j’aurai la possibilité de réfléchir à partir de la contribution de Molinié à propos des œuvres de Maxime le Confesseur sur l’environnement harmonieux qui reflète en quelque sorte la compréhension de l’humain dans sa responsabilité devant le Créateur et la nature (IV). Il s’agira des pistes de réflexions et des prises de positions par rapport à ce que d’habitude les sociétés tentent de faire sans y parvenir. Mes efforts ne serviront qu’à ouvrir des voies de perspectives diverses pouvant offrir des pistes de solutions dans une société désireuse d’harmonie existentielle.

  1. Le rapport entre l’humain, la nature et le Créateur

Nous sommes désormais habitués aux récits de la création de par la Bible pour ceux qui croient en Dieu de Jésus Christ. Pourtant, on remarque souvent que nous n’avons gardé que des bribes des histoires qu’on nous a racontées depuis notre enfance. Une lecture attentive et éclairée de certains détails, parfois en comparaison avec d’autres récits (Anthonioz, 2020), permet de remettre au clair d’autres aspects jusque-là insoupçonnés. C’est le cas de ces récits de la création qui regorgent des merveilles époustouflantes. Si je me permets de revisiter ces récits, en ce premier pas, c’est que parfois nous ne faisons pas attention à ce qui est raconté concernant l’humain et le reste de la création au point d’oublier le génie du Créateur. Il est temps alors de revoir certaines réalités selon ce qu’elles expriment afin de repenser l’anthropologie qui comprendrait, à mon sens, la création de l’humain dans un environnement donné, et non comme souvent nous le pensons en dehors de tout cadre écologique.

C’est ainsi que nous pouvons noter d’emblée la création de l’humain à la fin de tout cadre lui permettant de vivre épanouit (Gn 1,27 ; 2,15). En effet, le Créateur a décidé de son plein gré de créer des êtres, chacun selon son espèce afin de peupler le monde créé. Ce qui est frappant ici, c’est sa décision de créer l’humain comme fin et couronnement de sa création en le créant à son image et sa ressemblance contrairement aux autres créatures (Gn 1,26). Une note importante à ce niveau est que l’humain n’est pas créé selon le régime des espèces différentes comme les arbres ou les animaux. Il est l’unique dans la création à porter l’image et la ressemblance du Créateur (Betschart, 2022, pp. 69-70). Mais quand même une différence est créée : celle sexuelle. Il est dit à ce propos « Dieu créa l’humain à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme » (Gn 1,27). De cette décision et sa mise en pratique (il le créa), un autre détail devient frappant : il leur donne un pouvoir sur ce qu’il a créé et cela vient de sa décision avant de le créer (Gn 26.28). Les termes qui expriment ce pouvoir sont intéressants. Il est dit qu’il soumette ou qu’il soit maître ou qu’il domine selon les traducteurs. La tendance globale porte sur le mot dominer dans le sens d’exploiter à son propre gré. Mais il n’en est pas ainsi.

Justement quand le mot ou le terme est mal interprété, bienvenus les dégâts. On ne peut pas considérer un seul récit pour comprendre la pertinence de la décision du Créateur sans s’exposer à la demi-vérité. C’est pour cette raison que les deux récits s’éclairent et se complètent mutuellement pour une véritable interprétation. Effectivement, « la perspective de Gn 1 est de gouvernement plus que de travail : elle est politique. Le pouvoir humain est de douceur : les animaux n’ont rien à craindre de l’homme, puisqu’il se nourrit de végétaux seulement Gn 1,29 » (Beauchamp, 1992, p. 263) ; tandis qu’au deuxième récit, on trouve une autre lumière qui permet de comprendre ce que doit faire l’humain en dehors du régime alimentaire. Il est dit que Dieu, le Créateur, prit l’humain et l’établit dans le jardin d’Eden qu’il vient de créer pour le travailler (le cultiver, le labourer) et le garder (le protéger) (Gn 2,15). L’on comprend alors que l’action de le travailler correspond à ce fait que son travail permettra de porter du fruit pour son alimentation et sa joie et celle de le garder permettra de préserver, de sauvegarder ce qui y existe. Comme le dit bien le Pape François, « En réalité, l’intervention humaine qui vise le développement prudent du créé est la forme la plus adéquate d’en prendre soin, parce qu’elle implique de se considérer comme instrument de Dieu pour aider à faire apparaître les potentialités qu’il a lui-même mises dans les choses » (François, 2015, n. 13).

De cette manière, il se trouve une harmonie créée entre la nature et l’humain, harmonie voulue par le Créateur. Mais pour comprendre au fond cette harmonie, il est mieux de se poser une question : pourquoi justement l’humain est-il créé à la fin à l’image et ressemblance de Dieu et reçoit une telle mission ? Ne fallait-il pas le créer auparavant pour qu’il participe à l’avancement de la création de chaque être créé afin de savoir comment les gérer ? Une telle question, bien que fondée logiquement, n’est pas à sa bonne place. L’ordre ne vient pas d’un compromis entre l’humain et son Créateur car l’humain a reçu gratuitement ce dont il n’est pas l’auteur et partant, n’influence rien de la décision du Créateur. Cette question nous aide plutôt à respecter l’ordre créé. Il ne nous appartient pas d’usurper le pouvoir du Créateur qui a mis la création dans les mains de l’humain. C’est dire ô combien l’humain doit accueillir ce qui lui a été donné et de le faire selon Celui qui le lui a donné : respecter la volonté du donateur. C’est en respectant cet ordre et cette décision que l’humain entre en collaboration avec le Créateur exerçant son pouvoir sur la création. En « la domination sur les autres créatures est en effet constitutive de cette image » de Dieu (L’Hour, 2016, p.180). C’est pourquoi il reçoit la mission non pas dans le sens de dominer habituellement en usage mais plutôt dans le sens de conduire, commander, guider[2] de même que la mission de travailler le Jardin et de le protéger (L’hour, 2016, p.180). Il n’a qu’à coopérer à l’œuvre qui ne vient pas de lui, mais qui lui est donnée non pas pour l’exploiter à son propre gré mais de le faire à la louange du Créateur.

Par ailleurs, un autre détail nous intéresse et concerne une question qui jaillit de notre propos. Il s’agit de savoir si l’humain a pu tenir longtemps dans ce jardin. Autrement dit, si l’humain a pu observer l’ordre établi par le Créateur. Pour comprendre cette étape, partons de ce que le Créateur dit à l’humain à propos de la gestion du jardin concernant son régime alimentaire. Après l’avoir établi dans le jardin, le Créateur – le Seigneur Dieu – donna à l’humain cet ordre : « Tu peux manger les fruits de tous les arbres du jardin ; mais l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras » (Gn 2,16-17). Cet interdit est clair et signifie que l’humain a des limites dans le jardin, il ne peut pas faire tout comme bon lui semble. Mais à noter qu’il est quand même libre de circuler dans le jardin, le travailler et le garder. Tant que l’humain coopère à cet ordre, toute l’harmonie est conservée intacte et il se trouve dans la paix avec la nature tout entière. C’est la volonté du Créateur qu’il en soit ainsi. On peut dire alors que jusque-là la nature se conservait dans l’harmonie avec l’humain et avec le Créateur. L’humain va-t-il réussir à maintenir cet ordre établi ? Pour y apporter une réponse, visitons encore la mission de l’humain que le Créateur lui confie dans la nature.

  1. La mission de l’humain dans la nature et sa déchéance

Nous venons de rappeler brièvement le rapport existant entre l’humain, la nature et le Créateur. Cela débouche sur la mission que le Créateur confie à l’humain avec une précision pertinente selon laquelle l’humain doit savoir que le jardin créé (la création autre que l’humain) ne dépend pas de lui comme son œuvre à exploiter à son gré, le tout vient de Dieu créateur « qui a tout fait et qui s’apprête à tout faire avec l’humanité qu’il met au monde » (L’Hour, 2016, p.53). Le signe, c’est qu’il y a un interdit à respecter. Mais il doit gouverner, guider, travailler le jardin et le protéger pour son propre bien et à la louange du Créateur. Il ne serait cependant pas compréhensible si on ne le comprenait pas dans sa profondeur. Comme dans la décision du Créateur, l’humain – homme et femme – est devenu fécond et doit se multiplier, il est fort compréhensible que l’humain devra former sa descendance à chaque génération. C’est dire que chaque humain doit recevoir cette responsabilité comme un devoir à accomplir pour trouver les fruits de son alimentation et sa joie en conjuguant des efforts pour préserver tout ce qui existe en observant l’interdit. Ces actions vont toujours de pair et deviennent comme un pacte de respect envers le Créateur qui l’exige à tout humain venant dans ce monde.

Cette mission – ou tout simplement cette charge – est là pour une fin claire : la sauvegarde de l’harmonie dans la création. Toutefois, avant que l’humain ne prolifère, aussitôt la Bible nous présente un paradoxe. A la fin du deuxième récit de la création, il est mentionné un état dans lequel vivait le premier couple humain qui décrit mieux l’harmonie existentielle. En effet, « Tous les deux, l’homme et sa femme, étaient nus, et ils n’en éprouvaient aucune honte l’un devant l’autre » (Gn 2,25). L’interprétation que la tendance générale donne à ce détail n’a pas toujours satisfait les chercheurs. Il faut dire que dans ce face-à-face humain, la nudité faisait partie de l’harmonie car ce qui comptait pour tous deux est le se-trouver-l’un-pour-l’autre ou l’un-devant-l’autre. En même temps, ils n’éprouvaient pas la honte devant la nature qui les entourait. On peut dire ici que non seulement l’humain était appelé à maintenir l’ordre entre lui et le reste de la création mais aussi et surtout entre l’homme et la femme devait régner un climat, une situation d’un face-à-face harmonieux.

Nous évoquons la fin de ces deux récits de la création avec cette note harmonique pour souligner combien le Créateur est bon envers l’humain qu’il charge d’une mission aussi noble plus que d’autres créatures. Cependant, l’auteur sacré nous plonge dans une situation qui décrit la fin de cette harmonie. C’est le fameux chapitre 3 de la genèse qui suit les deux récits de la création. Dans ce chapitre, l’auteur décrit comment l’humain – homme et femme – n’a pas pu résister à l’assaut du serpent qui l’a pris et entraîné dans la tentation d’abord pour l’enfermer ensuite dans son péché. Le récit est riche à plusieurs titres pour notre propos. Nous essayerons de revisiter certains faits – tout en sachant bien entendu qu’il s’agit d’une interprétation brève et succincte car nous ne faisons pas ici de l’exégèse du texte – qui entrent dans le viseur de notre propos. De cela nous pourrions envisager une compréhension du problème écologique de manière nouvelle.

En premier lieu, l’interdit est bravé avec tout ce qu’on connait déjà de l’avertissement du Créateur : « le jour où tu en mangeras, tu mourras ». A l’instigation du serpent, la femme, voyant que l’arbre est séduisant à manger et à acquérir le discernement, en prit un fruit dont elle mangea et en donna à son mari qui en mangea aussi. Ce fut un désastre. Alors que le serpent avait dit que le jour où ils en mangeront, leurs yeux s’ouvriront et ils seront comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais, ce jour-là où ils en ont mangé, leurs yeux effectivement s’ouvrirent. Et qu’est-ce qu’ils voient ? Avant d’en donner une réponse selon le texte, rappelons que Dieu, lui, le Créateur avait dit qu’ils mourront. Et alors qu’est-ce qui se passe ? Sont-ils morts ? Non, selon le texte. Dieu aurait-il menti en interdisant de toucher et de manger l’arbre de la connaissance du bien et du mal ? Aux dires du serpent, il a menti. Le serpent a bien précisé qu’au lieu de mourir leurs yeux s’ouvriront par une connaissance du bien et du mal. Mais à considérer ce qui se passe pour l’homme et la femme, il apparaît une autre voie de solution, laquelle ?

Ce que le serpent avait dit concernant l’ouverture de leurs yeux s’est réalisé puisque aussitôt le fruit mangé aussitôt leurs yeux s’ouvrirent. Ont-ils eu la connaissance du bien et du mal ? Sont-ils devenus comme des dieux ? Le texte nous suggère plutôt que leurs yeux en s’ouvrant, ils connurent qu’ils étaient nus. Et leur réaction, – ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes (Gn 3,7) – témoigne d’une décadence, d’une déchéance. Ce que le serpent a dit ne s’est pas réalisé comme tel ; et devant une telle situation, l’homme et la femme se trouvent dépouillés de leur harmonie originelle : ils cachent leur nudité l’un devant l’autre. ils ne se sentent plus l’un-pour-l’autre gratuitement : ils ne sont plus en harmonie ; mais quand même ils restent l’un à côté de l’autre. Ce que Dieu avait dit alors trouve un sens ici. Mourir, dans ce sens, signifie alors en premier lieu perdre l’harmonie. Avant l’harmonie était établie entre l’humain et la nature qui l’entoure et partant entre l’homme et la femme. Maintenant l’harmonie se brise premièrement entre l’homme et la femme et cela entraîne une action que le Créateur n’avait pas donnée à l’humain : se faire des pagnes en vue de se couvrir.

Mais mourir ne s’arrête pas seulement à ce niveau. On constate une autre forme de mort et qui est la plus grave. Dans la tentation, le serpent suggère à la femme qu’ils seraient comme des dieux connaissant le bien et le mal. Et dans l’expérience visuelle de la femme, l’arbre était bon à manger, séduisant à regarder, précieux pour agir avec clairvoyance. Or, les premières caractéristiques de l’arbre vient de la création même car au deuxième récit, il est mentionné que le Créateur fit germer du sol tout arbre attrayant et bon à manger (Gn 2,9). Ce qui fait remarquer que l’harmonie s’est fourvoyée déjà dans l’usage des sens de la femme à l’instigation du serpent qui traite Dieu, le Créateur, de menteur qui cache à l’humain ce qui contribue au discernement, à la clairvoyance. Par le désir de manger ce qui est interdit, la femme a fait entrer en elle un déséquilibre qui deviendra couteux au couple car l’homme aussi va manger au fruit attrayant et bon à manger comme d’habitude (c’est la caractéristique des arbres du jardin). Ce fait de braver l’interdit a signé une fin de l’observation de l’ordre établi par le Créateur. Ce qui provoque la peur du couple dans son environnement immédiat avec la nature mais aussi, et surtout, avec le Créateur : ils se cachent tous deux à l’approche de ce dernier.

Effectivement, le point de non-retour est marqué par cette étape. Si nous nous plaçons devant une telle scène, nous devons retrouver ce que le Créateur avait dit à l’humain pour sa mission : gouverner, travailler le jardin tout en le gardant. Or, le fait de prendre des feuilles du figuier, selon le texte, de les coudre et de les porter ne figure pas dans le train-train de leur existence. Cette action déjà est contre la nature des faits. Mais comme l’harmonie est déjà brisée, le Créateur lui-même trouve une voie de sortie et non l’humain. Le récit rapporte d’ailleurs que « Le Seigneur Dieu fit pour Adam et sa femme des tuniques de peau dont il les revêtit » (Gn 3,21). Les conséquences furent nombreuses que le cosmos se trouva aussi coincé dans l’engrainage disharmonique. Cela concerne donc et l’humain et la nature. Mais ce qui est grave ce sont les conséquences néfastes qui accompagnent l’action de l’humain. A l’homme, Dieu le Créateur dit : « Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais formellement prescrit de ne pas manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol car c’est de lui que tu as été pris. Oui, tu es poussière et à la poussière tu retourneras » (Gn 3,17-19).

Voilà la sentence de la mort qui était réservée comme un interdit vient de prendre acte dans l’existence humaine. Ce qui constituait la barrière en imposant une limite à l’humain a été bravé et a provoqué une limite à l’existence : retour à l’état de la poussière où l’humain a été tiré. Mais quelque chose semble nous échapper à ce niveau. N’est-il pas dit qu’effectivement « Le Seigneur Dieu modela l’humain avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’humain devint un être vivant » (Gn 2,7) ? Alors si l’humain retourne à la poussière, ne s’agirait-il pas seulement de la partie prise du sol ? Et l’haleine de vie qui a fait que l’humain devînt un être vivant ? Pour mieux répondre à cette question, nous devons d’abord nous occuper des conséquences de la déchéance de la mission de l’homme et à partir d’ici, nous arriverons à comprendre que Dieu le Créateur réservait une autre surprise à l’humain quant à sa décision de créer l’humain car l’humain porte son image et sa ressemblance qui ne se limitent pas à la poussière. Pour le moment, nous concentrons notre regard sur ce qui se passe dans ce récit si riche et suggestif selon notre propos.

Justement, cette longue liste de la disharmonie vient du fait que l’humain a franchi l’infranchissable. Il a dépassé les bornes de sa responsabilité. D’une certaine manière, il s’est détourné de la coopération d’avec le Créateur, il s’est retrouvé en mode « selfie », il se regarde soi-même sans tenir compter du Créateur : c’est l’égoportrait, l’autoportrait qui domine, c’est cela la mort. Là où il y avait une réciprocité du regard, il ne reste plus que la tendance dominante du soi. Nous pouvons dire que ce que le Créateur avait créé et confié à l’humain servait aussi à sa contemplation. En effet, une attention portée sur l’activité de l’humain permet de dire que dans la mission de garder le jardin était compris aussi le fait que ce qui a été créé rappelle l’homme à la contemplation de son auteur. Le livre de la sagesse décrit bien ce mouvement qu’« à travers la grandeur et la beauté des créatures, on peut contempler, par analogie, leur Auteur » (cf. Sg 13,5). On comprend alors que l’harmonie qui portait l’humain à la contemplation des œuvres de la création et à travers elles leur Créateur, s’est pervertie.

Maxime le Confesseur avait montré une telle déchéance du premier péché quand il faisait noter que : « Autant donc l’être humain s’intéressait à la connaissance des réalités visibles selon la seule sensibilité, autant il embrassait pour lui-même l’ignorance de Dieu. Autant il resserrait le lien de cette ignorance, autant il s’attachait à l’expérience de la jouissance sensible des réalités matérielles qu’il connaissait. Autant il était porté à celle-ci, autant il enflammait le désir de l’amour égoïste qu’elle engendre ; et autant il entretenait consciemment le désir de l’amour égoïste, autant il inventait les nombreuses manières de faire durer le plaisir, l’amour égoïste étant à la fois le fruit et le but » (Maxime le Confesseur, 2010, pp.134-137). Molinié qui commente ce passage précise que ce que Maxime nomme ici « jouissance sensible des réalités matérielles », c’est la recherche d’un plaisir privé de la dimension contemplative – on pourrait dire de la dimension spirituelle. Se coupant de Dieu, l’être humain ne peut plus voir dans ce qui l’entoure des dons reçus de la bonté d’un Créateur. Faute de saisir leur origine, il n’en voit plus la finalité. Il les prend comme de simples objets, dont la consommation lui apporte un plaisir facile et apparent. Au cœur de ce mécanisme se trouve l’amour de soi ou « amour égoïste » (φιλαυτία), dont on voit qu’il exclut du champ de vision aussi bien Dieu que les créatures (Molinié, 2023, p.222).

Par-là, on voit combien le fossé du rapport que nous avions trouvé dans le premier pas est bien réel et profond. Mais le drame s’exprime encore du côté des conditions de vie de l’humain qui a été expulsé du jardin (Gn 3,23). Il part du jardin avec toutes les conséquences néfastes de son péché. Sans en faire encore un long commentaire, je dirais que, selon mon humble avis, le problème d’écologie ou d’environnement prend racine dans cette disharmonie originelle. L’équilibre qui se trouvait entre l’humain, la nature et le Créateur n’existe plus. L’humain est confronté à ses limites dès le début et refuse de reconnaître une barrière. Or, le couple humain était le seul selon les récits revisités. Quand il s’agira de se multiplier comme le Créateur l’a décidé, la genèse nous présente le déchaînement du mal et ses conséquences dévastatrices y compris le meurtre fratricide (Gn 4)[3]. Ce conflit naissant et difficile à maîtriser se retrouve tout au long de l’histoire telle que l’auteur sacré l’a rapporté depuis les origines. Ce que nous pouvons remarquer, jusqu’à nos jours, ce sont les différentes tentatives de l’expliquer selon les générations et les époques. Parmi une multitude de choix, nous préférons prendre le cas de Beauchamp qui essaie d’en tracer un chemin à la recherche d’un fondement de l’éthique environnementale.

En effet, bien que l’auteur n’aborde pas la question dans la perspective théologique, il est intéressant de noter avec lui que « quand nous disons qu’une rupture s’est instaurée dans la conception de la nature, il ne faut pas imaginer une espèce de nouveauté absolue, comme si auparavant les gens n’avaient vécu qu’en symbiose maternante avec la nature, et que, ensuite, il n’y avait eu que violence et distance. La nature est toujours ambivalente, à la fois amie et ennemie, sacrée et profane, objet entre nos mains et sujet qui nous habite » (Beauchamp, 1993, p.27). Son point de vue peut ne pas nous leurrer. Il est vrai que dans la suite il s’insurge contre une sorte de rêve d’un éden tel que le Moyen Age ou l’antiquité l’a traité et exposé. Chez lui, émerge une idée comme quoi nos lointains ancêtres se percevaient eux-mêmes comme étroitement liés à la nature et que même s’ils devaient lutter contre elle pour leur subsistance, ils s’y savaient très étroitement associés. Il n’y a aucune polémique là-dessus. Les récits de la création que nous avons abordés ont toujours nourri des interprétations parfois grossières. Mais le message qu’ils véhiculent reste impressionnant. Nous l’avons trouvé par-là en quelque sorte.

C’est dire que la question de l’homme/l’humain/l’humanité, loin de constituer un point de blocage, exige d’être traitée avec délicatesse et courage. On ne peut pas concevoir l’humain sans son origine et son apparition. De même, on ne peut pas faire fi de son environnement. Or, l’humain n’est ni un produit de l’évolution ni un produit du hasard. Il vient d’une décision divine : c’est la dimension religieuse au moins qui nous y fait retourner. En tant que chrétiens croyants en ce Dieu de Jésus-Christ, il importe d’approfondir d’abord les textes qui nous parlent de la création de l’humain et ce qui l’entoure et, ensuite, ce qui s’est passé tout au long de l’histoire racontée afin d’avoir des idées nouvellement éclairées sur la question. Cela nous épargne les questions d’un éternel retour sur nous-mêmes. Notre auteur se pose effectivement la question de savoir le rapport qui existe entre l’humain et la nature pour satisfaire une écologie profonde. Son interrogation tourne autour de la rupture ou de la continuité entre les deux. Et voilà sa réponse : « il me semble que, fruits de la nature, nous émergeons de la nature. Nous vivons dans la nature et de la nature, mais nous parvenons également à nous opposer à la nature pour en vaincre l’hostilité, en comprendre les lois, apprendre à y intervenir » (Beauchamp, 1993, p.40).

Voilà le drame humain aujourd’hui plus qu’hier. Détacher l’humain de son Créateur et de son environnement est une attitude aberrante. Se réduire à la nature ne résout pas la question. Beauchamp reconnaît que l’homme parvient à s’opposer à la nature. Cela veut dire que l’humain a quelque chose à voir avec la nature (sa partie prise de la poussière) et une autre partie effectivement qui échappe à cette emprise du fait qu’en lui se manifeste l’haleine divine. Ce que nous avons vu de sa mission reçue sous forme d’un pouvoir ne se réduit pas à une domination ou une possession (Molinié, 2023, p.221). Mais plutôt, il s’agit de sa capacité de savoir bien contempler la nature et de mieux la garder pour le Créateur tout en sachant bien le faire (Lollar, 2013). C’est pour cette raison que nous voulons répondre à l’autre question que nous avions laissé en suspens : l’autre partie qui fait que l’humain soit un être vivant, où passe-t-elle au retour de l’humain à la poussière ? Que nous faut-il alors pour comprendre cette étape dans notre propos de repenser l’anthropologie en vue d’un environnement harmonieux ?

  1. Le Christ l’image filiale de l’humain

Dans le récit de la chute (Gn 3) tel qu’on aime le décrire, il est un détail non moins négligeable. Dans la poursuite de s’enquérir de la situation survenue dans le jardin, le Créateur pose la question à l’homme pour savoir où il est. La réponse ne se fait pas attendre : il s’est passé quelque chose et l’homme et la femme ont constaté que les choses ne sont plus comme avant : ils ont connu qu’ils sont nus. Le Créateur comprend vite qu’ils ont bravé l’interdit et que les conséquences se sont déjà manifestées. Comme il insistait sur cela, l’homme répond que c’est la femme mise auprès de lui qui a provoqué le désastre. Nous pouvons dire ici que la marque de leur désaccord se manifeste dans une disharmonie intérieure. Et que répondra la femme ? « Le serpent m’a trompé et j’ai mangé ». Le drame consommé est irrévocable par sa nature. Le Créateur se tourne vers le serpent et prononce des paroles qui, à mon humble avis, méritent une attention particulière dans leur finale. Il y aura une inimitié entre la descendance de la femme et celle du serpent qui cause encore des dégâts graves car il s’agira d’un conflit établi dans la durée. Pour ne pas nous écarter de notre propos, nous retenons seulement la descendance de la femme.

Beaucoup d’exégètes ont soutenu cette donnée qu’il s’agit de la descendance de la femme. Et d’aucuns parmi les théologiens y ont vu Celui qui est né de la femme selon saint Paul (Ga 4,4). Ce qui veut dire que nous sommes devant Jésus reconnu comme Christ. Tout le sens de notre propos se trouve alors concentré ici pour comprendre au fond qui est vraiment l’humain. Repenser l’anthropologie est une tâche importante et nécessaire. Mais comment ? Nous sommes au cœur de la création maintenant. Cette étape que nous voulons parcourir retracera à nouveaux frais notre propos tout en montrant que finalement c’est en Celui-ci où la vraie image de l’humain apparaît en réalité. Pour ce faire, nous nous proposons de retrouver brièvement notre première démarche tout en l’approfondissant par l’avènement de Jésus le Christ. Il s’agira d’établir un lien théologique entre l’humain créé et la venue en ce monde du Verbe incarné du Père afin de saisir la portée et la pertinence de la décision divine de créer l’humain à son image et ressemblance lors de la création.

Saint Paul présentant la situation du péché originel dans la lettre aux Romains livre une vérité importante concernant l’humain. En effet, dit-il, Adam (humain) est la « figure de celui qui devait venir » (Rm 5,14). Chez lui, on trouve une façon de décrire ce qui s’est passé dans les premiers moments de la création et qui continue à affecter le monde jusqu’aujourd’hui. La mort que nous avons vu comme sentence de braver l’interdit, on la retrouve ici exprimée avec un réalisme épatant. Par le biais d’un seul humain (Adam donc), le péché est entré dans le monde et par le péché la mort. Celle-ci continue à régner dans le monde de manière spectaculaire. Mais par le biais d’un seul humain, cette fois-ci Jésus le Christ[4], la multitude sera constituée juste, vaincra le péché et partant la mort (cf. Rm 5,12-21). Ce pas est décisif dans notre démarche de repenser l’anthropologie. Il manque une note importante encore.

Nous avons vu brièvement que la question de l’mage dans l’humain est liée à sa mission de gouverner les animaux en dominant en lui son animalité. Pourtant avec la chute, son animalité a pris le dessus, ce qu’illustre bien l’épisode de Caïn qui finit par devenir meurtrier (Beauchamp, 1992, pp. 263-264). Avec cette situation, les rapports se sont renversés : l’humain n’imite plus Dieu mais l’animal. Sera-t-il possible pour l’humain de récupérer l’image et partant sa mission de coopération avec le Créateur ? A ce niveau, il faudrait dire que contrairement à ce que l’opinion pense du péché originel l’image ne s’est pas perdue. Le fait de dire que l’humain est poussière et retournera à la poussière de Gn 3, 19 n’exclut pas l’image ni ne la détruit car elle est ce qui n’est pas tirée de la poussière. C’est pourquoi pour comprendre cette étape, il est mieux de voir comment la relecture de l’image de Dieu dans le Nouveau Testament et surtout chez saint Paul ne dépend pas du début de la création mais plutôt de Celui qui est la vraie image de Dieu : Jésus le Christ-Fils. Nous pouvons le considérer en partant de deux constats.

En premier lieu, il est urgent de « rappeler que c’est l’humanité entière, collectivement et individuellement, et non seulement un soi-disant premier individu ou l’homme-mâle […] qui est image de Dieu. C’est aussi la totalité de l’humain qui est image de Dieu » (L’Hour, 2016, p.176). En deuxième lieu, saint Paul, en recevant une pensée transmise, l’interprète en fonction d’une nouvelle position dans l’histoire du salut et nous laisse une interprétation selon laquelle l’image de Dieu est comprise en référence au Christ et aux humains en tant qu’ils sont conformés à cette image (Betschart, 2022, p.125). Sans entrer dans les détails, contentons-nous d’indiquer les différents textes de référence de sa pensée : il s’agit de 1 Co 11,7 et 15,49 ; 2 Co 3,18 et 4,4 ; Rm 1,23 et 8,29 ; Col 1,15 et 3,10. Cela nous plonge dans une sorte de repenser l’anthropologie non pas à partir de la création en elle-même selon que le livre de la genèse nous le fait savoir mais plutôt à partir de Celui en qui, par qui et pour qui toutes choses ont été créées, dans les cieux et sur la terre. Or, Celui-ci est le Fils bien-aimé qui est l’image du Dieu invisible (Col 1,12-16).

Du coup, une vérité se dégage de cette image de Dieu invisible. Le Christ-Fils, étant l’image de Dieu, il se trouve qu’un rapport est établi entre lui et les croyants en lui. Toujours chez saint Paul, on trouve que Dieu le Père a prédestiné ceux qu’il a discernés d’avance à reproduire l’image de son Fils afin qu’il soit l’ainé d’une multitude de frères et sœurs (Rm 8,29). Cela étant, nous pouvons dire que l’image de Dieu que l’humain porte vient de son Fils bien-aimé, c’est donc une image filiale. Par-là, il en découle que l’image reflète le caractère relationnel et non tellement ontologique. Or, comme à l’image est liée la mission humaine, il est clair qu’elle reflète aussi un caractère fonctionnel. On peut dire alors avec L’Hour que « l’image et la ressemblance ne définissent pas le statut ontologique de l’humanité, mais une fonction de représentation et de manifestation de Dieu » (L’Hour, 2016, p.179) à telle enseigne que le Christ en tant que Fils a représenté Dieu le Père en sa vraie image et montre en même temps la vraie image selon laquelle l’humain a été créé. Cela relance alors sa mission de gouverner la création comme image de Dieu en même temps que travailler la terre et garder ce qui existe dans la création pour la louange de Dieu.

Cette présentation si brève que possible permet de comprendre le lien qui existe entre les récits de la création et le développement théologique du Nouveau Testament où le Christ-Fils de Dieu le Père vient éclairer ce qu’est vraiment l’humain. D’une certaine manière et de façon lapidaire, on pourrait --dire que l’image de Dieu est filiale marquée profondément et mystérieusement par la filiation divine manifestée et vécue en Jésus le Christ. C’est une nouvelle lumière qui montre la création de l’humain en relation avec la volonté du Créateur. Donc, pour mieux comprendre l’humain, il vaut mieux aussi comprendre Celui dont l’humain prend l’image c’est-à-dire le Fils du Père. Mais comme notre propos partait de la manière de repenser l’anthropologie pour un environnement harmonieux, je ne dépasserais pas cette limite que je me suis imposée pour le moment, je me dirige plutôt volontiers vers les quelques points de référence de Maxime le Confesseur, selon Molinié, pour proposer quelques pistes de réflexion en rapport avec l’environnement et l’éthique qui le soutient.

  1. L’environnement harmonieux

Le parcours que nous venons de faire ne visait que repenser l’anthropologie à nouveaux frais. C’est une tâche rude et nécessaire qui exige maints efforts. Pourtant, la présentation a été si brièvement exposée pour des motifs d’être concis afin de nous donner un élan quant à la réflexion concernant l’environnement harmonieux. Je sais que cela n’est pas une raison suffisante mais il est nécessaire de rappeler quelques points fondamentaux pour pouvoir servir à la réflexion profonde et provocatrice. C’est dans cette optique que je veux donner quelques pistes de réflexion sur l’environnement harmonieux partant des observations de l’anthropologie telle que notre propos l’a exposé. Je me base donc, en grande partie, sur les acquis déjà posés et la présentation de Molinié sur l’œuvre de Maxime le Confesseur concernant l’écologie.

En effet, comme le rapporte Molinié, « La théologie de Maxime est d’abord évoquée pour souligner son regard positif sur la création : un regard qui valorise l’ensemble des choses créées, tout en les maintenant dans une juste relation avec leur créateur » (Molinié, 2023, p.217). C’est ce juste rapport qui nous a été rappelé avec la revisite des récits de la création. Il est vrai que parfois nous nous référons abusivement à ces récits mais ce qui est raconté donne à réfléchir d’une façon nouvelle et toujours illuminante pour ce qui est de la création. Faudrait-il le répéter que la création n’est pas une auto-genèse ou une évolution ? Bien sûr. Il faut redire qu’il y a eu simplement la création voulue par le Créateur. C’est ce que le premier verset de la Bible rappelle de façon solennelle et puis donne le ton à ce qui va suivre (L’Hour, 2016, p.53). De ce point de vue, dirions-nous qu’il faut respecter ce qui a été fait par le Créateur.

Du coup, il en ressort que l’homme fait partie de ce qui a été décidé et créé par le Créateur.  Ceci dit, penser ou repenser l’anthropologie, c’est retourner de façon sérieuse au Créateur de l’humain pour comprendre davantage sa volonté. Mais en même temps, c’est oser revisiter les conséquences du péché (ou la faute) de l’humain qui a bravé l’interdit ; c’est-à-dire la gravité de la transgression de l’ordre établi par le Créateur lui-même. C’est pour dire que ceux qui n’admettent pas que l’humain a été créé par Dieu, n’arrivent pas à saisir la nature exacte de la faute, le pourquoi de la condamnation que nous avons vue et les conséquences inhérentes à celle-ci et à celle-là. Dans ce cadre, il est possible de comprendre la préoccupation de Beauchamp pour une éthique de la participation publique dans le sens où « nombre de gens souhaitent un changement radical, véritable conversion formulée soit comme un changement de paradigme, soit comme une nouvelle vision spirituelle qui réintroduirait une dimension sacrale et holistique du monde » (Beauchamp, 1993, p.151). Or, dans notre propos, je l’ai mentionné en insistant de façon nouvelle à la compréhension de l’humain dans son rapport avec la nature et le Créateur.

En outre, Molinié rapporte des œuvres de Maxime un deuxième point intéressant selon lequel cette création bonne, voulue par Dieu et à laquelle il se rend présent, n’est pas considérée en elle-même et de manière abstraite : c’est toujours un être humain qui en parle et qui y réfléchit de telle manière qu’un juste rapport à la création consiste à en faire un chemin de remontée vers Dieu, en empruntant le chemin que lui-même a tracé. Dans ce mouvement, le chemin proposé par Maxime est double. Il s’agit d’un chemin de révélation, c’est-à-dire de manifestation de Dieu à travers les choses créées et d’un chemin d’édification, c’est-à-dire de progrès moral (Molinié, 2023, pp.221-223). Cette façon de considérer la nature comme lieu de manifestation de Dieu et d’apprentissage moral nous plonge dans la merveille de la création au point de dire avec Molinié que selon Maxime, la création est un chemin vers Dieu. Larchet le souligne aussi fortement lorsqu’il fait observer que « Les créatures témoignent par elles-mêmes non seulement de l’amour de Dieu qui les a créées, mais, par leur profusion, leur multiplicité, leur diversité, leur énergie, leur magnificence, et l’ordre qui régit les espèces, de Sa toute-puissance et de Sa grandeur, comme aussi de la sagesse de Sa beauté » (Larchet, 2018, p.22).

Cette option est tant intéressante qu’importante à plus d’un titre.  L’humain a besoin de croire à la création telle que décrite. Cela lui est nécessaire pour le rendre capable de se guider afin d’orienter toujours, s’il le veut bien entendu, toutes ses actions vers le but pour lequel il a été créé ; le but immédiat étant d’aimer et servir son Créateur sur terre ; et le but ultime étant de jouir de sa présence au ciel.

D’une certaine manière, Beauchamp, reconnaissant que la crise de l’environnement est principalement une crise du développement au cours duquel l’humanité se retrouve confrontée à la menace de sa puissance, parvient à se poser la question de savoir ce que doivent faire maintenant les humains que nous sommes. Il propose de renouer les relations avec ce qui nous entoure. Chose étonnante est que ces relations sont de trois ordres : les relations avec la nature ou le milieu naturel, les relations avec les humains, soi-même d’abord et les autres, les relations avec Dieu. Et ici il ajoute « si Dieu existe car il en est pour qui cette affirmation n’a pas de sens » (Beauchamp, 1993, p. 207). C’est là le problème qui guette et qui menacera l’humanité : ne pas reconnaître le but pour lequel l’humain a été créé.

Or, ce qui existe – c’est-à-dire l’humain et son entourage – n’a de sens que parce qu’il existe un Créateur. La création ne peut pas être un chemin vers Dieu si l’humain ne reconnaît pas l’ordre qui est dans son milieu naturel et cet ordre vient du Créateur qui a disposé les choses selon sa volonté. Ainsi, je rappelle le fait de mieux interpréter ce que nous avons appris de la création du monde, de l’humain et leur rapport entre eux avec le Créateur. Dans ce sens il faudra approfondir le sens de la mission que l’humain a reçu et sa déchéance. Il est encore urgent d’en savoir plus sur ce qui est permis et ce qui est défendu. Nous pourrions dire, sous ce rapport, que la mesure donnée par Dieu est toujours la bonne pour la respecter. Celui qui en voudra plus manque de prudence et devient intempérant, imprudent et irrévérent. Celui qui s’arroge le droit de prendre ce qui ne lui est pas offert est un voleur d’ordre divin et un violent dans la nature. Celui qui agit indépendamment de toute loi surnaturelle et naturelle est un rebelle. Ceci ne suffirait-il pas pour nous faire fléchir et réfléchir profondément ?

Par ailleurs, comme le note Molinié, selon Maxime le Confesseur, il existe un troisième chemin qui est celui de la louange de la création à son Créateur. Cela souligne un élément capital : la continuité entre l’être humain et son environnement. Selon Molinié, « parler d’une louange des créatures, en effet, c’est affirmer encore une fois la valeur hautement spirituelle du monde non humain. C’est reconnaître que l’être humain, alors même qu’il loue Dieu – faisant à sa manière propre et unique ce pour quoi il est créé –, ne fait rien d’extraordinaire : rien, en tout cas, qui le distingue foncièrement de ce que font toutes les autres créatures, douées ou non des facultés de sentir, de se mouvoir ou de penser » (Molinié, 2023, p.224). La tâche devient alors celle de pouvoir respecter la nature avec cette note que tout ce qui existe a sa raison d’être qui trouve sa valeur propre dans la volonté du Créateur et non de l’humain qui voudrait faire comme bon lui semble. C’est ici où la responsabilité humaine doit exercer sa capacité de répondre et de correspondre à la volonté du Créateur qui l’associe à son œuvre par la mission qui lui est confiée.

De plus, un autre point que nous avons touché si fugitivement mais qui garde une importance capitale dans notre propos de repenser l’anthropologie est la gestion de la crise qui a secoué l’humain dans la gestion de sa mission. Le Créateur, remettant en ordre ce que dans la création était devenue désordonné à cause de la faute de l’humain de ne pas obéir à son ordre, fait savoir qu’il y aura une descendance de la femme qui se chargera du serpent ayant causé la catastrophe. Nous l’avons évoqué d’une certaine manière. Mais ici, il est temps de préciser que l’arbre de la Vie dont il est question au début de la Bible, le grand Livre de la révélation, se retrouve aussi à la fin de ce Livre en Apocalypse 22,2 et 14. Or, cet arbre de vie évoque le Verbe incarné du Père dont le fruit – la Rédemption – a été suspendu au bois de la croix : c’est ce Jésus-Christ qui est Pain de Vie, Source d’Eau Vive et qui nous a rendu la Vie avec sa Mort. Ceci est d’autant plus important pour l’humain car c’est en lui que l’humain trouve la guérison et l’équilibre de ce qu’il est après la disharmonie originelle. C’est dire que repenser l’anthropologie pour un environnement harmonieux est synonyme de retrouver celui qui est la vraie image humaine pour comprendre combien l’humain est un mystère.

En effet, dire que l’humain a été créé à l’image de Dieu et à sa ressemblance redevient une norme capitale sans laquelle il est illicite, illégitime et illusoire de penser à une certaine responsabilité humaine dans la création. Cela étant, repenser l’anthropologie de manière correcte et cohérente signifie retrouver le vrai rapport entre l’humain et son Créateur. Or, l’image de Dieu est le Christ, Fils bien-aimé du Père qui reste invisible (Col 1,15). Ce Christ-Fils, en venant dans ce monde nous apprend à revêtir l’image de Dieu, c’est-à-dire à devenir l’homme nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté conformes à la vérité. Cette vérité qui est en Jésus-Christ consiste à se défaire de sa conduite d’autrefois, c’est-à-dire de l’homme ancien corrompu par les convoitises qui l’entraînent dans l’erreur, et de se laisser renouveler par la transformation spirituelle de sa pensée pour devenir un homme nouveau (Ep. 4,20-24). C’est ce point d’arrivée qui détermine l’anthropologie de manière nouvelle et renouvelée. Il s’agit également du point de départ pour renouveler nos rapports avec la nature en la traitant selon Dieu le Père de Jésus-Christ pour y trouver notre subsistance et aussi la louange du Créateur.

Cette étape devenant ainsi cruciale et déterminante, il apparaît important de repenser l’anthropologie au sens chrétienne. C’est-à-dire partir du Christ pour trouver le vrai sens de l’existence humaine et de son environnement. Dans ce sens, il sied de rappeler les mots du Pape François lors de l’homélie pour l’inauguration du ministère pétrinien. En effet, s’exprime-t-il :

Nous gardons le Christ dans notre vie, pour garder les autres, pour garder la création ! La vocation de garder, cependant, ne nous concerne pas seulement nous les chrétiens, elle a une dimension qui précède et qui est simplement humaine, elle concerne tout le monde. C’est le fait de garder la création tout entière, la beauté de la création, comme il nous est dit dans le Livre de la Genèse et comme nous l’a montré saint François d’Assise : c’est le fait d’avoir du respect pour toute créature de Dieu et pour l’environnement dans lequel nous vivons. C’est le fait de garder les gens, d’avoir soin de tous, de chaque personne, avec amour, spécialement des enfants, des personnes âgées, de celles qui sont plus fragiles et qui souvent sont dans la périphérie de notre cœur. C’est d’avoir soin l’un de l’autre dans la famille : les époux se gardent réciproquement, puis comme parents ils prennent soin des enfants et avec le temps aussi les enfants deviennent gardiens des parents. C’est le fait de vivre avec sincérité les amitiés, qui sont une garde réciproque dans la confiance, dans le respect et dans le bien. Au fond, tout est confié à la garde de l’homme. C’est une responsabilité qui nous concerne tous. Soyez des gardiens des dons de Dieu! (François, 2013, 19 mars).

Au bout d’un tel parcours, il ressort une idée non moins négligeable : repenser l’anthropologie est tout une entreprise courageuse et désireuse de retrouver l’harmonie. La tâche n’est pas si simple à considérer les différentes épistémologies qu’il faut engager pour expliquer mieux cette entreprise. Mais ce qui est sûr et certain, selon notre propos, c’est qu’il est important, du moins pour ceux qui croient en Dieu de Jésus-Christ, d’explorer encore le message que contiennent les récits de la création qu’on trouve disséminés tout le long du grand Livre de la révélation – la Bible – afin de mieux comprendre la situation de l’humain et dans son rapport premièrement avec le Créateur et deuxièmement avec son milieu naturel qui comprend les autres créatures autres que lui. C’est, d’une certaine manière, la tâche que je me suis fixé tout au long de ces quelques lignes de réflexion afin de contribuer, autant que faire se peut, à repenser l’humain/l’humanité ou l’anthropologie en vue d’un environnement harmonieux qui comprend donc le vrai rapport entre l’humain, la nature et le Créateur. Ce dernier est Dieu le Père de Jésus-Christ qui, en créant, met sa touche et fait participer les humains à l’image filiale de son Fils afin qu’il soit le premier de toute créature, l’ainé d’une multitude de frères et sœurs. C’est cette bonne nouvelle qui peut relancer nos idées sur le vrai sens de la création en respectant ce que le Créateur a décidé de son propre chef.

J’espère, en définitif, que les divers pas parcourus ont réveillé un sens d’approfondir la question de l’anthropologie au sens de retrouver ses racines, ses aspirations et ses fondements. C’est une tâche qui requiert tout une entreprise en commun accord avec d’autres disciplines afin de contribuer de manière efficace à l’environnement non seulement harmonieux mais aussi et surtout qui reflète le vrai visage de Dieu comme Père de Jésus-Christ dans la puissance de l’Esprit Saint qui préside à toute création divine. La gloire soit rendue à Lui par son Fils dans la puissance de l’Esprit de gloire.

 


[1]Dans cet article, la préférence est portée vers le terme « humain » plutôt que « homme » pour traduire « Adam » de la Bible. Je me base en grande partie sur les travaux de Betschart(2022). L’humain, image filiale de Dieu. Une anthropologie théologique en dialogue avec l’exégèse.

[2]Selon les recherches de L’Hour, le verbe qui qualifie ce pouvoir et cette mission signifie conduire, commander ou guider. Les emplois courants font référence à l’autorité d’un chef de maison sur les serviteurs ou esclaves, d’un gouverneur ou d’un contremaître sur le peuple, d’un patriarche ou d’un roi sur ses sujets, ses ennemis ou sur des territoires. Par lui-même le terme n’est pas péjoratif et ne peut se traduire par « opprimer ». Quand l’autorité s’exerce avec violence le verbe est qualifié en conséquence. Dans les autres cas il définit simplement l’exercice légitime et responsable de l’autorité dans le cadre normal d’une relation de supérieur à subordonné. A la lumière de ces emplois, il est préférable de traduire le verbe par « commander », « gouverner » plutôt que par « dominer », ce dernier terme mettant l’accent sur la contrainte.

[3]Il est préférable à ce niveau donner une autre lumière. Selon les travaux de P. Beauchamp, il est remarquable qu’un autre niveau ait été franchi et il décrit bien le désastre implanté. En effet, l’homme a été créé à l’image de Dieu. Gn 1, comme le Ps 8, le situe entre les astres et les animaux. Appelé à prendre possession de la terre, l’humain peut exercer ce pouvoir de manière seulement indirecte, à l’unique condition qu’il gouverne les animaux, poussés par nature à remplir eux aussi la terre. Etre à l’image de Dieu consiste donc en la capacité et l’exercice d’un gouvernement de douceur, et les animaux, ne se dévorant pas entre eux, paraissent bien, de ce fait, être l’image de l’humain. Ou du moins l’humain peut les rendre à son image : ce serait l’effet attendu de son gouvernement. Le concept d’image, en tout cas, traverse deux niveaux ; il rattache l’humain à Dieu et aux animaux, la fascination qu’exercent ces derniers étant d’ordre spéculaire : ils nous sont et ne nous sont pas semblables. Ils étaient autour de l’humain une multiplicité sur laquelle il ne peut régner, en pasteur de paix, que s’il est l’image de Dieu Un. Entre la divinité et l’animalité, l’humain ne peut ignorer la seconde puisqu’il a charge de la gouverner. Mais la jalousie est une maladie qui atteint l’humain dans le rapport d’image. Alors si l’humain cède à la jalousie qui fait de l’image de Dieu un objet de convoitise et d’accaparement, selon l’instigation du serpent, cette faute aura pour effet de renverser sa position, l’amenant à imiter non Dieu mais l’animal, ce qui ruine sa mission de le gouverner. L’exemple : c’est de ne pas régir l’animal que Caïn deviendra meurtrier (« la bête tapie à ta porte » Gn 4,7). La violence lancée par le meurtre d’Abel s’accroît jusqu’à celle qui cause la première fin du monde, aux jours de Noé, par le déluge (Beauchamp, 1992, pp. 263-264). Ce thème de l’animalier peut nous faire penser sur le fait que dans la culture burundaise aussi, quand l’humain ne se comporte pas bien, il porte le nom d’animal.

[4]Dans sa première lettre aux Corinthiens, saint Paul fait remarquer que : « L’Écriture dit : Le premier homme, Adam, devint un être vivant ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie. Ce qui vient d’abord, ce n’est pas le spirituel, mais le physique ; ensuite seulement vient le spirituel. Pétri d’argile, le premier homme vient de la terre ; le deuxième homme, lui, vient du ciel. Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. Et de même que nous aurons été à l’image de celui qui est fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui vient du ciel » (1Co 15,45-49).

Référence Bibliographique: 

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