Abstract:
As the title indicatesit, the paper is an anthropologico-ethical reading of the Apostolic Exhortation of “Laudate Deum”. Laudato Deum was issued on 4 October 2023 on the Feast of Francis of Assisiand was addressed to all people of good will,particularly the political and economic policymakers and deciders on the pressing concern of climate change. The main reasonforPope Francis to issue this Apostolic Exhortation wasto recall that,“human beingspretend to substitute themselves forGodand this makes thembecome the greatest danger to themselves.”Indeed, after presenting the main lines of thisexhortation, the paper orients the readers into two complementary axes:The firstisthe anthropological axisthatconsists of the call to people to recover the space in the universe or cosmos. Surely, according to Pope Francis, the environmental crisis cannot be separated from the human crisis. That is whyhe appeals to humanity for self-reflection and assessmentof environment degradation.Humanshavelost the compass of self-actionand the sense of self-transcendence. Thus, humans should containtheir energies to resolutely stand up and walkfor environment conservation. The second axis istheethical one.This consists of the call of human beingsto recover a fundamentally solid ethics. This axis requires to consider the ethics of responsibility in the international political arena. Such ethics has a priority over local interests and circumstances,and should give authority to global organizations to ensure global common good. It should also offer more radical solutions in favour of the common good. Thus, without ethics at the centre of theseconcerns, it ishard if notimpossible to offer efficient remedies to challenges posed by the environment crisis and climate change. Therefore, theself-recovery of human beings has tobe elevated up tothe level of ethics,or rather up to the level our own humanness as the last solution to environmental crisis and climate change.
- Contexte de l’exhortation
Le 4 octobre 2023, en la fête de saint François d’Assise, à l’occasion de la célébration de 11 ans de son Pontificat, le Pape François a publié l’Exhortation Apostolique, Laudate Deum (Louez Dieu)[1]. Pourquoi ce titre « Laudate Deum » donné à cette exhortation ? Dans le dernier paragraphe de l’Exhortation, le Pape François lui-même donne une explication : « Parce qu’un être humain qui prétend prendre la place de Dieu devient le pire danger pour lui-même » (LD 73). LD est une invitation qui est lancée à toutes les personnes de bonne volonté sur la crise climatique. Elle est une suite de l’encyclique, Laudato Si (LS), publiée huit ans avant et dans laquelle le Pape François voulait, « partager avec vous tous, frères et sœurs de notre planète éprouvée », ses profondes préoccupations concernant la sauvegarde de la Maison Commune (LD 2).
L’exhortation Laudate Deum est sortie à la veille de la Conférence des Parties ou Conférences des Etats Signataires, COP 28 à Dubaï, c’est-à-dire à un mois d’intervalle de la conférence, soit le 30 Novembre 2023. LD est donc un appel urgent aux chrétiens, décideurs et dirigeants du monde à s’engager pour la sauvegarde de la maison commune. Et cet appel devait être entendu au cours de cette conférence qui a connu plus de participants que lors des autres conférences ; soit 85 000 participants, dont plus de 150 chefs d’Etat et de gouvernement.
Dans son commentaire, le jour même de la sortie de l’exhortation, le journal La Croix disait que LD est une sorte de « manifeste très politique du Pape François face à l’urgence climatique » (De Senneville, 2023). Ce manifeste est un cri de SOS adressé aux décideurs économiques et politiques du monde. Il est compréhensible et la lecture de son texte est plus fluide que celle de l’encyclique LS qui est plutôt complexe et dense. De fait, comparativement à LS qui compte 40 mille mots, LD est plus court et ne compte que 8000 mots. En analysant en profondeur les deux encycliques, il est possible de considérer LS comme la première partie de l’ouvrage et la LD comme sa seconde partie qui vient la compléter et la mettre à jour. En témoigne d’ailleurs la démarcation de LD face à LS et son intérêt accordé aux enjeux climatiques absents des préoccupations de LS.
Aussi, dans LD, le changement climatique est-il considéré comme le problème social global qui est intimément lié à notre dignité humaine et dont les effets ont un impact sur la vie humaine. L’enseignement qui en découle montre que la crise environnementale ou climatique est inséparable de la crise humaine.
Après cette mise au point, plongeons-nous dans les grandes lignes du LD dans le but d’en dessiner les perspectives.
- Les grandes lignes de Laudate Deum.
L’exhortation comporte six grandes sections subdivisées en des sous-sections chacune ; soit en tout 73 paragraphes. Nous les passons succinctement en revue ci-dessous.
La première section porte sur la crise climatique globale. Contrairement aux propos des climatosceptiques qui veulent semer la confusion et contredire la réalité, le Pape François affirme que les signes du changement climatique sont évidents et connus de tous. Il fonde son observation sur le fait que certains changements climatiques provoqués par l’humanité augmentent considérablement la probabilité d’événements extrêmes de plus en plus fréquents et intenses, notamment l’irrégularité des saisons.
Ainsi, selon lui, chaque fois que la température mondiale augmente de 0.5 degré C, l’intensité comme la fréquence des fortes pluies et des inondations dans certaines régions, des sécheresses graves en d’autres, des chaleurs extrêmes en certains lieux et des chutes de neige abondantes en d’autres, augmentent également ». Le pape affirme clairement que le réchauffement s’accélère de manière inhabituelle. En voulant simplifier voire falsifier cette réalité, les climatosceptiques qui sèment la confusion :
…attribuent la responsabilité aux pauvres parce qu’ils ont beaucoup d’enfants, et ils cherchent même à résoudre le problème en mutilant les femmes des pays les moins développés… la réalité est qu’un faible pourcentage des plus riches de la planète pollue plus que les 50% plus pauvres de la population mondiale, et que les émissions par habitant des pays les plus riches sont très supérieures à celles des pays les plus pauvres » (LD 9).
Le pape martèle que l’origine du changement climatique est humaine, anthropique, notamment le développement industriel dont les émissions de gaz ont augmenté depuis le milieu du 19ème siècle. Il précise que « les éléments d’origine naturelle qui provoquent un réchauffement, tels que les éruptions volcaniques et autres, ne suffisent pas à expliquer l’ampleur et la rapidité des changements survenus au cours des dernières décennies. » (LD 14).
Il note également l’irréversibilité en matière de climat. Certains facteurs perdurent longtemps, indépendamment des faits qui les ont déclenchés. Ainsi, nous ne pouvons plus arrêter les dégâts déjà causés, mais nous pouvons éviter les dégâts encore plus dramatiques. Cela exigera « d’adopter une vision plus large qui nous permette non seulement d’admirer les merveilles du progrès, mais aussi de prêter attention à d’autres effets que nous n’aurions probablement pas pu imaginer il y a un siècle » (LD 16). Il faut « une certaine responsabilité face à l’héritage que nous laisserons de notre passage en ce monde » (LD18).
La deuxième section interroge le paradigme technocratique qui se sied derrière le processus actuel de dégradation de l’environnement. Il s’agit d’un paradigme consiste à penser « comme si la réalité, le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technocratique et économique lui-même », avec comme conséquence, l’idée d’une croissance infinie ou illimitée. Ses signes les plus évidents sont les suivants :
- L’intelligence artificielle et les innovations technologiques qui partent de l’idée d’un être humain sans limite avec des capacités et des possibilités illimités grâce à la technologie (LD 20).
- L’usage obsessionnel des ressources naturelles telles que le lithium et d’autres dont on se sert prétendument pour accroitre au-delà de l’imaginable le pouvoir humain, face auquel la réalité non humaine est une simple ressource à son service. L’implication est que l’homme perd le sens que ce qui existe est don à « apprécier, valoriser et protéger » (LD 21 et 22) ;
- La technologie donne à ceux qui ont la connaissance et surtout le pouvoir économique d’en user, une emprise sur l’ensemble de l’humanité et le monde entier (LD 23).
Ainsi, le pape recommande de repenser notre usage du pouvoir d’autant plus que toute augmentation du pouvoir n’est pas nécessairement un progrès pour l’humanité. En effet, il n’est pas toujours évident que l’être humain a tous les éléments pour contrôler son propre pouvoir toujours croissant. « … Il lui manque aujourd’hui une éthique solide, une culture et une spiritualité qui le limitent réellement et le contiennent dans une abnégation lucide » (LD 24).
Aussi faut-il revenir à la culture de l’éthique, qui, seule, nous ramène à un questionnement fondamental, notamment par de telles questions : que le sens de notre vie ? Quel est le sens de notre passage sur cette terre ? Quel est le sens de notre travail et de nos efforts ? (LD 33).
La troisième section interroge la faiblesse de la politique internationale en essayant de nous convergeant vers un « multilatéralisme à la base ». Le Pape François insiste et martèle que, « pour obtenir un progrès solide et durable, les accords multilatéraux entre les Etats doivent avoir une place de choix (LD 34). Aujourd’hui le multilatéralisme est confondu avec une autorité mondiale concentrée sur une seule personne ou sur une élite au pouvoir excessif. L’autorité mondiale doit consister en d’organisations mondiales plus efficaces, dotées d’autorité pour assurer le bien commun mondial et la réalisation de certains objectifs auxquels on ne peut pas renoncer. Cela exigera de reconfigurer et de recréer le multilatéralisme à la lumière de la nouvelle situation mondiale et non de sauver l’ancien multilatéralisme. Chemin faisant, il nous invite à reconnaitre que beaucoup de regroupements et d’organisations de la société civile doivent aider à pallier les faiblesses de la communauté internationale, son manque de coordination dans des situations complexes, et son manque de vigilance en ce qui concerne les droits humains fondamentaux (LD 37).
Ainsi donc, le Pape penche du côté du multilatéralisme d’en bas qui résulte de la connaissance mutuelle et des chemins d’intégration des populations grâce à la mondialisation. Il avertit que si les citoyens n’arrivent pas à contrôler le pouvoir politique (national, régional et municipale), le contrôle des dommages sur l’environnement ne sera pas possible non plus (LD38). L’inspiration du Pape François est anthropologique. Elle insiste sur « le primat de la personne humaine et la défense de sa dignité en toutes circonstances ». Cela n’est possible que dans le contexte d’une « plus grande démocratisation de la sphère mondiale pour exprimer et intégrer les différentes situations » (LD 38).
La quatrième section se concentre sur les progrès et échecs des conférences internationales sur le climat. Le Pape François reconnait les efforts consentis depuis la conférence de Rio de Janeiro en 1992. Mais il reconnait aussi que certains de ces efforts se sont soldés par des échecs (cas de Copenhague de 2009) tandis que d’autres ont franchi des étapes importantes, comme c’est le cas de Kyoto (1997). Certaines des solutions en court ou en discussion proposent notamment de :
- Aider les pays en voie de développement à couvrir les coûts des mesures prises dans les pays en voie de développement (LD 45). La responsabilité des pays riches de compenser les pertes et les dommages provoqués par le changement climatique dans les pays vulnérables (LD 46) ;
- Maintenir l’augmentation de la température en dessous de 2 degrés par rapport aux niveaux préindustriels tout en visant à descendre en dessous de 1.5 degrés (LD 48).
- Assurer une transition rapide et efficace vers des énergies alternatives et moins polluantes (LD 49)
Cependant, malgré cette avancée, le Pape affirme que les accords n’ont été que peu mis en œuvre parce qu’aucun mécanisme adéquat de contrôle, de révision périodique et de sanction en cas de manquement n’a été établi. De surcroit, les négociations internationales ne peuvent pas avancer de manière significative à cause de la position des pays qui mettent leurs intérêts nationaux au-dessus du bien commun général (LD 52).
La Cinquième section traite de l’espoir de la COP 28 à Dubaï aux Emirats Arabes Unis. Comme nous l’avons déjà signalé, l’exhortation Laudado Deum est sortie à pratiquement un mois d’intervalle de COP 28 (30 Novembre au 13 Décembre 2023) qui a été la plus représentée de tous les autres ; soit 85000 participants, dont plus de 150 chefs d’Etat et de gouvernement. Les Emirats Arabes Unis font partie des pays du Golfe Persique, grand exportateur d’énergies fossiles mais aussi, un pays qui a déployé des efforts dans le sens des énergies renouvelables. Le Pape exprime « sa confiance dans la capacité humaine à transcender ses petits intérêts et à penser en grand ». Sur cette base il peut « rêver que cette COP28 conduira à une accélération marquée par la transition énergétique, avec des engagements effectifs et susceptibles d’un suivi permanent » (LD 54). Ce rêve a donc un contenu dans lequel le Pape encourage les efforts déjà consentis tout en interpellant, en même temps les décideurs politiques et économiques, notamment de :
- Négocier afin d’arriver à des accords sans lesquels les émissions mondiales auraient beaucoup augmenté (LD 55).
- Cesser de prétendre être conscient du problème sans avoir le courage de faire des changements substantiels (LD 56).
- Sortir de la logique du colmatage, du bricolage et du raboutage au fil de fer pour voir et traiter la question du changement climatique dans la globalité et la réalité du système mondial (LD 57).
- En finir avec les moqueries irresponsables issues des intérêts économiques pour accepter que le changement climatique est un problème humain et social aux multiples aspects (LD 58).
Le Pape François attendait donc de COP 28, des formes de transition énergétique qui présentent trois caractéristiques : efficacité, contrainte et contrôlabilité. Cela permettrait d’initier un nouveau processus radical, intense et qui compte sur l’engagement de tous (LD 59).
Le pape termine cette section sur une note d’espoir : que les participants au COP 28 privilégierons le bien commun pour montrer la noblesse de la politique et non la honte (LD 60).
La 6ème et dernière section porte sur les motivations spirituelles. Dans cette section, le Pape François interpelle les fidèles catholiques et ceux des autres religions en ces termes :
La foi authentique donne non seulement des forces au cœur humain, mais elle transforme toute la vie, transfigure les objectifs personnels, éclaire la relation avec les autres et les liens avec toute la création (LD 61)
Il s’agit de revenir aux fondements suivants de la foi dans ses différentes dimensions :
- La dimension biblique : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait, cela était très bon » (Gen 1, 30). Cela fait que la « responsabilité vis-à-vis de la terre qui est à Dieu implique que l’être humain, doué d’intelligence, respecte les lois de la nature et les délicats équilibres entre les êtres de ce monde » (LD 62)
- La dimension théologique : l’ensemble de l’univers révèle l’inépuisable richesse de Dieu, et que, par conséquent, notre sagesse consisterait à saisir la variété des choses dans leurs relations multiples (LD 63).
- La dimension christologique : Jésus « s’arrêtait pour contempler la beauté semée par son Père et invitait ses disciples à reconnaitre dans les choses le message divin ». De plus, « les créatures de ce monde ne se présentent plus à nous comme une réalité purement naturelle, parce que le Ressuscité les enveloppe mystérieusement et les oriente vers un destin de la plénitude » (LD 64-65).
Le pape nous invite aussi à marcher en communion et avec engagement. Ce concept de « communion » nous rappelle une préoccupation constante de Pape François qui parle de la « maison commune ». Les aspects clés de cette communion sont les suivants ?
- Retour à Dieu qui nous unit à toutes ses créatures. Cela nous permettrait de prendre une distance critique qui nous isole de ce qui nous entoure et nous trompe (LD 66).
- Reconnaitre un anthropocentrisme situé d’autant plus que la vie humaine est incompréhensible et insoutenable sans les autres créatures : avec les autres créatures, nous sommes une sorte de famille universelle (LD 67).
- Mettre fin à l’idée d’un être humain autonome, tout-puissant et illimité pour nous comprendre d’une manière plus humble et plus riche (LD 68).
- Accompagner le chemin de la réconciliation avec le monde qui nous accueille et à l’embellir de sa contribution tout en sachant que les solutions les plus efficaces ne viendront pas seulement d’efforts individuels, mais des grandes décisions de politique nationale et internationale (LD 69).
- Changement culturel : le changement durable requiert un changement culturel. Or le changement culturel exige un changement des personnes, donc un changement de mentalité (LD 70).
- Responsabiliser les ménages pour qu’ils déploient les efforts de moins polluer, réduire les déchets, consommer avec retenus. Il s’agit de modifier les habitudes personnelles, familiales et communautaires (LD 71).
- Privilégier l’attention mutuelle et éviter des modes de vie irresponsables (LD 72).
- Savoir que prétendre prendre la place de Dieu est un danger pour soi-même (LD 73).
Telles sont les grandes lignes de l’exhortation ainsi que leur contexte. Qu’en dire ?
- Quel regard pour quelle perspective ? De l’humain à l’éthique
De fait, à voir le style de l’exhortation, il s’agit d’un appel à la mobilisation mondiale face à la crise climatique qui est globale. Aussi le regard sur l’Exhortation LD peut-il être orienté vers deux horizons suivants qui s’interpellent et se complètent : l’axe anthropologique et l’axe éthique.
- L’axe anthropologique : Appel à l’être humain à retrouver sa place dans le cosmos.
LD est un document d’abord anthropologiquement riche. Le Pape ne cesse de faire ce rappel en montrant que la question du changement climatique est « un problème global intimement lié à la dignité de la vie humaine » (LD 3). Ainsi, selon lui, « on ne peut plus douter de l’origine humaine, - « anthropique » – du changement climatique (LD 11). La crise environnementale est inséparablement liée à la crise humaine, martèle-t-il. Le Pape François appelle l’être humain à lui-même dans ce qu’il est et ce qu’il a. Ne s’agirait-il pas de reconsidérer le sens de sa transcendance.
Mais, où devons-nous localiser fondamentalement cette crise anthropologique ? L’être humain semble avoir perdu la boussole de lui-même et, partant, le sens de son auto-transcendance. Le Pape souligne cet aspect et s’y appesantit au point de mêler l’émotionnel (une certaine colère) et le rationnel. La perte de la boussole humaine est liée à la confiance aveugle que l’être humain placée dans la technologie érigée en paradigme que le Pape appelle à juste titre le paradigme technocratique. Ce dernier, selon Sa Sainteté, est « une manière de comprendre la vie et l’activité humaine qui a dévié et qui contredit la réalité jusqu’à la nuire » (LD 20, cf. LD 24). Ce paradigme technocratique constitue la pierre angulaire de la logique du pouvoir humain sur l’environnement. Aussi l’être humain se voit-il doter d’un pouvoir toujours accru « au-delà de l’imaginable » et considère-t-il la réalité non humaine comme une simple ressource de pouvoir de domination. « Jamais l’humanité, dit le Pape, n’a eu autant de pouvoir sur elle-même » (LD 23). Or, ainsi qu’il le signale encore, « toute augmentation de pouvoir n’est pas forcément un progrès pour l’humanité » (LD 24) ; car devenu nu,
L’homme est exposé à son propre pouvoir toujours grandissant, sans avoir les éléments pour le contrôler. Il peut disposer de mécanismes superficiels, mais il lui manque aujourd’hui une éthique solide, une culture, une spiritualité qui le limitent réellement et le contiennent dans une abnégation lucide (LD 24).
L’idée derrière l’affirmation du Pape est que l’homme ayant perdu la boussole de lui-même, même le pouvoir dont il dispose n’a pas de boussole. Il ne peut être que déboussolé davantage ! Ce manque de boussole du pouvoir fait que « nous sommes devenus extrêmement dangereux, capables de mettre en danger la vie de beaucoup d’êtres autant que notre propre survie. Comme l’exige Faustin Nyombayire, nous devons :
ouvrir les yeux et prendre conscience; prendre conscience, sans nous leurrer de la situation qui est la nôtre et celle de notre maison commune. Sans faire halte, méditer ni réfléchir, nous restons dispersés et étrangers à nous-mêmes, … Nous avons besoin de repartir de nous-mêmes pour être debout et nous (re)mettre en marche (Nyombayire, 2021, pp. 220-221)
- L’axe éthique : Appel de l’être humain à retrouver une éthique solide
L’homme qui n’a pas de boussole de lui-même « manque une éthique solide ». Ce manque d’éthique solide se caractérise par un déficit évident du sens de la responsabilité. Epinglons quelques lieux où la responsabilité humaine est déficitaire :
- Le pouvoir : Le Pape parle de « la décadence éthique du pouvoir réel qui est déguisée par le marketing et les fausses informations, qui sont des mécanismes utiles aux mains de ceux qui disposent de plus de ressources d’influence de l’opinion publique » (LD 29) ;
- L’échange de l’argent en échange du dépôt de déchets nucléaires sur un site en minimisant les conséquences sur soi et sur les autres (LD 30)
- La logique du profit maximum au moindre coût, déguisée en rationalité, en progrès et en promesse illusoires. Cela éclipse le souci sincère de la Maison commune et toute préoccupation pour la promotion des laissés-pour-compte de la société (LD 31),
- La soi-disant « méritocratie » devenue un pouvoir humain « mérité » auquel doit se soumettre une domination de ceux qui sont nés dans de meilleures conditions de développement (LD 32). Ce mérite nuisant à l’égalité des chances, les prédateurs ont causé des dommages à la maison commune en brandissant leur sécurité sous l’armure des ressources économiques obtenues prétendument grâce à leurs capacités et leurs efforts.
L’éthique de la responsabilité doit nous ramener à ces questions fondamentales : le sens de la vie, le sens de notre présence sur terre et dans l’univers, le sens de notre travail et de nos efforts en mettant en perspective les générations à venir (LD 33).
Cette éthique de la responsabilité doit imbiber toutes les sphères et tous les processus où sont traités non seulement de la question du changement climatique, mais aussi de celle de l’environnement dans son ensemble.
- L’éthique de la responsabilité dans la politique internationale
L’éthique est une voie de conquête. Comme le dit le Pape, le bien, l’amour, la justice et la solidarité ne s’obtiennent pas une fois pour toutes ; il faut les conquérir chaque jour ! (LD 34). C’est cette éthique qui ‘prime sur les intérêts locaux ou de circonstances (LD 39) qui donnerait naissance à (au)
- des organisations mondiales dotées d’autorité pour assurer le bien commun mondial (LD 35),
- la reconfiguration du multilatéralisme et sa recréation à la lumière de la nouvelle situation mondiale (LD 37) de façon qu’il puisse « résoudre les problèmes réels de l’humanité en recherchant avant tout le respect de la dignité humaine (LD 39),
- Multilatéralisme d’en bas de manière à permettre aux citoyens de contrôler le pouvoir politique (national, régional, et municipal) et exercer un contrôle des dommages sur l’environnement, etc.
- Ethique pour des solutions plus radicales pour le bien commun
Sans placer l’éthique au centre de nos préoccupations, il n’est pas possible de proposer les remèdes efficaces aux défis épineux de l’environnement et du changement climatique. Au contraire, sans éthique,
nous courons le risque de rester enfermés dans la logique du colmatage, du bricolage, du raboutage au fil de fer, alors qu’un processus de détérioration que nous continuons à alimenter se déroule par-dessous (LD 57).
Il s’agit donc de sortir de soi et de ses intérêts. Ainsi, l’éthique qui peut guider dans la voie de la crise climatique mondiale doit provenir de la connaissance du fait que nous sommes interconnectés dans l’univers. Cela nous ramène à l’éthique africaine dont le point de départ est le principe : « je suis parce que nous sommes et puisque nous sommes donc je suis ». Il s’agit de reconnaitre l’humanité non seulement dans l’humain mon semblable mais aussi dans l’environnement sans lequel la vie humaine serait impossible. Cette éthique africaine est interconnectée aux valeurs et aux principes des autres cultures et les traditions du monde. De fait,
- Nous sommes fondamentalement interconnectés avec la nature dont nous dépendons pour notre existence ;
- Nous devons respect à la nature et prendre soin de toute vie ;
- Nous devons défendre la dignité et les droits de chaque être humain ;
- Nous devons veiller aux besoins et au bien-être de tous ;
- Nous devons agir avec amour et compassion, justice et équité ;
- Nous sommes moralement responsables des actes que nous posons ;
- Nous avons des obligations pour les générations à venir qui devront subir les conséquences de nos actions ou inactions(cité dans Kusumita, 2024, p. 371).
L’éthique solide, qui nous permet de faire face à la crise climatique résultant fondamentalement de la crise humaine, doit être aussi bien globale que locale. Elle est une éthique « glocale ».
- Que conclure ?
De la lecture de Laudato Deum faite, nous en avons retenu les grandes lignes de l’exhortation du Pape François dont voici la synthèse. En effet, Le Saint Père est convaincu que la crise climatique est fondamentalement une crise humaine, un problème social et global intimement lié à la dignité de la vie humaine. Dans notre relecture, nous avons porté notre regard ‘‘perspectiviste’’ sur deux axes. L’axe anthropologique et l’axe éthique.
Dans l’axe anthropologique, l’être humain est appelé à retrouver sa place dans le cosmos. Il doit revenir sur lui-même et retrouver la boussole de lui-même ainsi que le sens de son auto-transcendance. Dans l’axe éthique, l’être humain est appelé à retrouver une éthique solide à deux niveaux. Le premier niveau est celui de la responsabilité dans la politique internationale. Une telle éthique aide à dépasser les intérêts locaux et les circonstances locales. De ce point de vue, elle est une éthique globale !
Le deuxième niveau est celui de l’éthique qui envisage des solutions plus radicales pour le bien commun local et global. Ainsi, l’éthique devient capable de nous guider sur la voie de la crise climatique mondiale et de nous interconnecter au reste du monde. Il faut donc reconnaitre notre humanité non seulement dans mon semblable humain, mais aussi dans l’environnement. L’harmonie entre l’être humain et la nature en dépend.
Référence Bibliographique:
De Senneville, L. B. (2023, Octobre 4). « Laudate Deum » : le manifeste très
politique du pape François face à l’urgence climatique.Récupéré sur La Croix: https://www.la-croix.com/religion/Laudate-Deum-manifeste-tres-politique-...
Kusumita, P. P. (2024). Pope Francis, the Climate crisis and global ethics. Modern believing, 366-380.
Nyombayire, F. (2021). La solidarité intergénérationnelle, une question de justice: perspectives culturelles et éthiques. Dans P. Ndayisenga, Youth Engagement in environmental protection: Shaping the future beyond the five years of Laudato Si (pp. 202-229). Kigali: Pallotti Press.
Pape, François. (2023). Laudato Deum. Rome: Le Saint-Siège.
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