NOTES DE LECTURE ET RECENSIONS

Abstract: 

Le dernier numéro du volume 12 de la Revue Ethique et Société a été consacré aux réflexions sur les solutions à apporter à la problématique de la paix et de la sécurité dans la Région des Grands Lacs. Cette thématique a été interpellant sur un ouvrage que nous avons eu le temps de lire et de ruminer « Mon rêve pour la paix et la cohésion dans la région des Grands Lacs / Dreaming of peace and cohesion in the Great Lakes Region ». Il s’agit d’une interpellation triplement motivée. D’emblée, mis à part son contenu d’une originalité sans précédent, c’est la catégorie des auteurs qui est aussi plus intéressante à souligner. En effet, il ne s’agit ni des classiques de la littérature africaine (poètes, romanciers ou nouvellistes, etc.), ni des chercheurs chevronnés d’une expertise avérée (politologues, juristes, sociologues ou encore anthropologues) qui nous donnent des pistes pour une paix durable dans la Région des Grands Lacs, mais des Jeunes étudiants qui se cherchent encore et qui parlent avec « leurs cœurs ». Ce sont les jeunes étudiants des universités du Burundi (Université du Lac Tanganyika et Université Espoir d’Afrique), du Rwanda (Protestant Institute of Arts and Social Sciences) et de la R.D.C (Université Evangélique d’Afrique et Université Libre des Pays des Grands Lacs). Une « Tripartite » estudiantine qui nous fait une surprise : le rêve de la paix dans la Région. Cette publication aura couronné trois ateliers de réflexion organisés sous le patronage de l’Institut de Justice et Réconciliation de l’Afrique du Sud au courant de l’année 2015.

Ensuite, cet ouvrage qui n’a pas été publié dans une grande maison d’édition francophone, peut avoir échappé à bien de lecteurs et d’acteurs investis dans la recherche de la Paix dans la Région des Grands Lacs. L’Institut de Justice et la Réconciliation (IJR) publie pour un lectorat bien déterminé, et l’on peut douter que les Librairies de la Région des Grands Lacs ont été servies.

Enfin, ce livre a été écrit et publié au moment où la crise politique au Burundi consécutive à la problématique du troisième mandat du Président Nkurunziza émaillait la scène politique nationale et internationale ; au moment où en République Démocratique du Congo, le départ du Président Kabila déchaînait les passions politiques, et enfin au moment où la consolidation des acquis de deux décennies de paix et de « décollage du développement » au Rwanda nécessite des mécanismes régionalement holistiques pour ne pas tomber dans les travers du passé. 

Ces jeunes qui ont en commun un héritage coloré au rouge-sang eu égard aux péripéties que la région a traversées : quarante ans de crises politico-sociales cycliques au Burundi marquées par des massacres à grande échelle, le génocide des Tutsi au Rwanda, deux guerres totales au Congo aux bilans humains catastrophiques. Loin des grandes théories contemporaines sur la problématique de la paix et de la sécurité ou de reconstruction de l’Etat et des blocs régionaux, ces jeunes nous relatent leurs rêves, des rêves de paix des jeunes de la Région des Grands Lacs, des rêves sur des approches de gestion et de transformation des conflits à mettre en action dans cette région minée par des décennies de conflits.

Que rêvent ces jeunes étudiants de la Région des Grands Lacs ?  Les rêves accouchés par ces jeunes tout au long des 93 pages rédigées en anglais       (9 contributions) et en français (10 contributions) sont tantôt des réflexions, tantôt des expériences personnelles dans des styles différents (poésie, récit, dissertation,...) avec parfois des passages brillant par l’humour de la jeunesse qui trouve l’occasion de parler au monde entier. Globalement, leurs textes partent d’un constant commun d’une région soumise aux violences et aux conflits de manière quasi atavique. Tout en questionnant la part des ainés sociaux dans cet imbroglio, ils expriment une mémoire collective blessée, conflictuelle, remplie de stéréotypes et globalement manichéenne. Aux identités locales se superposent des identités nationales tout aussi meurtrières. La grande question qui est tout de même largement abordée est la suivante : comment quitter ce passé qui peine de passer ? Quatre rêves parsèment toutes les contributions :

Le premier rêve peut être formulé ainsi : la parole nous libère, parlons de nos différences, de nos inimitiés, de nos conflits.En lisant cet ouvrage nous avons eu en mémoire un épisode des faits divers qui se passent dans cette région. Le 10 janvier 2014, face à une rumeur faisant état du décès du Président rwandais Paul Kagamé, l’Est de la RDC entre en liesse, en ébullition (Kibangula, 2014). Les jeunes qui chantaient avec le cercueil aux effigies du leader rwandais dans les rues de Goma, Butembo et Beni, pour la plupart n’avaient d’idées sur la personne du président, pas plus que son effigie. Mais cette manifestation d’une « joie  cruelle » ne traduisait pas moins la souffrance interne, pas  directement vécue mais inculquée, administrée par les aînés sociaux. Ce qui n’appelle pas moins à affronter ce passé douloureux. Il est important comme le disent ces jeunes «  que la vérité sur les conflits [dans la région des grands lacs] soit connue. Cela permettrait aux populations de se comprendre dans leurs malheurs et de chercher des solutions qui mènent à la guérison de la société » (p.64). « Faut-il garder l’héritage de la haine, des conflits ? Sommes-nous obligés de rester dans l’ombre de nos ancêtres ? », se demandent ces jeunes. Ceci pose la question de la connaissance de la vérité nonobstant l’arsenal de mécanismes institutionnels de recherche de la Vérité[1] mis en place dans les trois pays. Il faut connaitre cette vérité qui demeure cachée. Ainsi revient-il à libérer la parole « et inventer de nouvelles histoires à raconter » (p.31) autres que ceux qui divisent, qui ravivent les plaies au lieu de les panser car comme le note un d’entre eux :

 

 /.../ Most of time, we contribute unknowingly to the promotion of violence by talking about how violence is invincible, instead of talking how small actions for peace can change positively people’s lives forever: Ce qui se traduit par/.../ La plupart du temps, nous contribuons sans le savoir dans la promotion de la violence en exprimant comment la violence est invincible, au lieu de parler comment les petites actions pour la paix peuvent changer positivement les vies des peuples pour toujours (p.39).

 

En somme, ces jeunes en ont marre de vivre au passé, de vivre un passé composé de haine et de conflits dont ils ne peuvent pas discuter pour s’en débarrasser, car cela fait partie de notre histoire.  Leur rêve: parler, dialoguer, « critiquer pour avancer » et « avancer pour critiquer ».

Le deuxième rêve est ainsi libéré : Faire des jeunes des « instruments » de la paix.Ces jeunes se proposent d’être à l’avant-garde en tant qu’instruments de promotion de la paix (p.40, 42,83) et les outils de transformation de la région (p.87). Pour y arriver ces jeunes proposent d’être impliqués en amont de tous les processus de transformation de nos Etats car la « lampe brille de l’extérieur parce qu’il y a la lumière allumée à l’intérieur » (p.89). Il donne d’excellentes pistes à explorer par tout « faiseur » de paix : impliquer la jeunesse dans la construction d’une culture de paix dans la région en constituant un pool de « peacebuilders » et permettre à ce que cette jeunesse régionale œuvre à la sensibilisation des différentes couches de la population sur l’importance d’une région en paix; mettre la jeunesse au centre des débats sur le devenir de nos Etats par une institutionnalisation régionale de l’éducation ; permettre des échanges entre jeunes à travers la dynamique des « Centres pour Jeunes » ayant une dimension régionale. A partir de ces éléments, les jeunes deviendront des instruments de la paix, et comme le dit l’un d’entre eux, l’on «  ferra plus des rondes nocturnes mais des voyages vers n’importe où et, n’importe quand » (p.95), car chacun aura à apporter à l’autre ce qui lui manquerait réellement, c-à-d beaucoup de solutions et moins de problèmes.

 

Le troisième rêve des jeunes est celui : une Région des Grands Lacs pour tous.Ces jeunes rêvent d’une Région des Grands Lacs en paix, riche et prospère. Ils partent de la pauvreté considérée par beaucoup comme la cause de l’insécurité pour montrer que l’intégration régionale au sein de la CEPGL peut être un levier de la croissance partagée, et protégée par la paix régionale. Dans les théories classiques et contemporaines de la paix, le lien entre le développement et la paix est sans cesse soulignée. Surtout les théories de l’intégration régionale soulignent que les Etats qui se mettent ensemble arrivent à transcender leurs divergences. Pour ces jeunes, qui semblent s’être inspirés d’Adam Smith (« la thèse de l’économie de marché pacifique ») ou encore de Montesquieu (« le doux commerce »), «  la recherche de l’intérêt commun conduit à la recherche de la paix, de l’entente et de la cohésion sociale (p.65). Comme l’un d’eux le souligne,     «le Burundi sera réellement mon pays, le Congo mon lieu de travail et le Rwanda ma place de retraite, et vice-versa » (p.95). Dans cette circonstance, il y a lieu de briser les frontières, et la réussite dans un pays peut illuminer les autres  et les « peuples du monde peuvent apprendre de la région des grands lacs le bien et non les conflits » (p.77) car les « les machettes, les couteaux utilisés autrefois pour tuer, seront transformés en outils pour semer la terre et en produire les fruits » (p.65).

 

Enfin le quatrième rêve porte surdes politiciens qui travaillent dur pour asseoir la paix. Ces jeunes qui constituent des pépinières de la classe politique devant diriger nos Etats et notre région dans les années à venir n’ont pas oublié de souligner que les politiques qui nous gouvernent doivent jouer un rôle important dans l’affermissement d’une paix nationale et régionale. Partant du fait que les dirigeants ont joué un grand rôle dans les conflits émaillant nos Etats et cette région, ils rêvent des « new leaders » (p.31) qui travaillent dur pour asseoir la paix (p.37), tout compte fait, des leaders capables d’offrir à la région de nouvelles perspectives, pourquoi pas de raconter de nouvelles histoires, car comme le dit un de ces jeunes

/.../ as I grew up to understand more, all I heard were negative stories and comments about my country. All the stories were about war, conflicts, poverty, and about the country having a poor economy while being rich in minerals” (p.9.), ce qui veut dire “/…/ comme j’ai grandi pour comprendre plus, tout ce que j’ai entendu étaient des histoires négatives et des commentaires sur mon pays. Toutes les histoires ont porté sur la guerre, les conflits, la pauvreté, et sur le pays ayant une économie pauvre tout en étant riche en minerais.

 

Ces nouvelles histoires doivent être le fruit de l’alternance à la tête de l’Etat pour les trois pays de la Région des Grands Lacs (p.77), sinon, il y a risque de rester dans une forme de monolithisme. Et pourtant le peuple a besoin de sourire, de sourire encore.

 

Que conclure de l’ouvrage ? Peut-on faire rêver les aînés ?En lisant cet ouvrage, l’on a un sentiment de révolte contre des acteurs politiques et sociaux de la région des Grands Lacs. Mais au-delà, il y a une révolte contre soi. Ces jeunes nous trempent dans un monologue : qu’est-ce que je peux faire pour que les rêves deviennent une réalité. Une question lancinante, une interpellation existentielle, une quadrature du cercle certes, mais les idées sont déjà là, bien réfléchies, bien pensées.  Un tel ouvrage ne peut ne pas susciter des questionnements. Ces jeunes pensent le « local » comme si la région était déconnectée du « global », ce qui se passe sur la scène africaine et mondiale. Les conflits tout comme les mécanismes de leur résolution relèvent aussi bien des facteurs endogènes qu’exogènes. Ces jeunes affichent une vision idéaliste de la paix alors que l’histoire nous apprend que la noblesse des sentiments n’est rien sans la force. Dans cet environnement de conflits, les forces à mobiliser pour asseoir ces rêves brillent par leur absence dans leurs contributions. C’est comme ils s’en remettaient aux « ainés sociaux » qu’ils critiquent de manière acerbe d’être au cœur des malheurs de la région. Comme les ainés sont pointés du doigt, pourquoi ne pas penser à faire cet exercice: leur demander de « rêver » à leur tour « la paix nationale et régionale », et comparer ces rêves pour faire jaillir des solutions idoines et holistiques. 

 

Références bibliographique

Kibangula, T., « Rwanda – RDC : scènes de liesse à Goma suite à une rumeur sur la mort de Kagamé », Jeune Afrique, disponible sur http://www.jeuneafrique.com/ 166274/ politique/rwanda-rdc-sc-nes-de-liesse-goma-suite-une-rumeur-sur-la-mort-de-kagam/, Consulté le 03.05.2017.

Gérard Birantamije,

Professeur des Sciences politiques

Université du Lac Tanganyika, Bujumbura, Burundi

 

Français

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